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Excerpt for La saga des enfants des dieux: 5 - Eloïra by , available in its entirety at Smashwords

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Spécial « Hors-série »

La saga des enfants des dieux :

5 - Eloïra



























































Linda Saint Jalmes













La saga des enfants des dieux :

5 - Eloïra



















Roman



























































Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1 er de l’article L. 122-4). « Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal. » Pour les publications destinées à la jeunesse, la Loi n°49-956 du 16 juillet 1949, est appliquée.



© Linda Saint Jalmes

© CopyrightDepot.com2013

© Illustration de couverture : Martine Provost

ISBN : 9781717721310




www.lindasaintjalmesauteur.com







Note Auteur





Un auteur ne serait rien sans ses lecteurs... sans vous, je ne serais pas.

Un beau jour, je me suis réveillée romancière, grâce à vous. J’ai grandi, mûri, évolué et toujours, vous m’avez portée. e vous dois tout, à vous, mes lecteurs.

De mon cœur, un immense remerciement. Je remercie également mon comité de lecture et Solange, pour toutes les heures que nous avons passées à concocter ce dernier tome de la saga.

Un remerciement également à Astrid Lafleur, mon éditrice de cœur, et à l’équipe de Rebelle Éditions.

D’ici quelques secondes, vous allez tourner la page qui vous conduira à la rencontre d’Eloïra, des Highlands... et bien plus loin encore. Laissez-vous porter, ouvrez votre esprit, car dès lors, tout sera possible.

Bonne lecture à vous.

Tendresse

Linda

























































« Il n’y a pas de fin. Il n’y a pas de début.

Il n’y a que la passion infinie de la vie »

Federico Fellini (1920-1993)































































Prologue





1423, Les Sidhes, quelques instants après le sauvetage d'Eloïra



Le dieu Lug n'en revenait pas ! Il était tourmenté par un sentiment qui, s'il avait été un humain, se serait certainement apparenté à de l'ahurissement. Il avait cru se débarrasser de cet état troublant en retournant dans les Sidhes et en laissant Eloïra aux bons soins de sa famille, mais non, rien n'y faisait. Ce qu'il avait vu dans le regard bleu nuit de l'enfant, si identique à celui de son père Darren, et dans celui du maître-guerrier de la Mort, l'avait comme marqué au fer rouge. Un passé ancestral était en un instant revenu à ses « bons souvenirs ».

Introspectivement, il revécut les événements de cette folle journée écoulée.

Dès le lever du soleil, Cameron Saint Clare avait décidé d'affronter la Mort pour sauver sa plus jeune sœur, Eloïra, des griffes de celui que beaucoup appelaient commodément : le Faucheur.

Lug avait d'abord assisté de loin à ce qu'il considérait être un défi perdu d'avance. Cependant, au fur et à mesure que le temps s'écoulait et que chaque action du Faucheur parvenait à être déjouée, Lug s'était rapproché d'Eloïra… comme magnétisé par la fillette.

Aucune créature vivante, au grand jamais, n'avait réussi à échapper à celui dont le nom se pensait, mais ne se prononçait pas, de peur de trépasser dans l'heure : l'Ankou ! Il était le maître-guerrier suprême de la Mort, celui qui cueillait les âmes. Les plus vulnérables étaient menées au Chant, quant aux plus sombres, malveillantes… il les pourchassait et s'en nourrissait.

Eloïra Saint Clare, du haut de ses six ans révolus, avait sans conteste une psyché lumineuse, pure, et certainement fragile pour que le Chant ait réclamé à l'Ankou de la conduire vers lui. Il n'y avait là rien de cruel, ni de détestable. Le Chant protégeait les esprits sans défense en les appelant pour certains dès leur naissance, et pour d'autres, précocement au détour de leur existence en usant de la maladie, de la guerre, ou d'un accident.

Le monde des hommes, si brut, si violent, pouvait détruire ces belles âmes, les entraîner dans un puits de désespoir et de noirceur si intenses, que si cela advenait, l'aura perdrait tout éclat et la conscience serait égarée pour toujours sur des chemins errants, entre les Sidhes et celui des vivants. Même la Mort, alors, ne pourrait les atteindre. Ces âmes ne seraient plus que de simples gémissements plaintifs dans le vent, damnées à tout jamais.

Lug savait qu'Eloïra faisait partie de ces êtres particuliers. Son aura était si rayonnante qu'elle en était presque tangible et aussi fragile que le cristal le plus fin, prêt à se briser. C'est en tous les cas ce que le monde des hommes allait faire d'elle, la « briser », et le désespoir de la fillette bientôt femme serait tel que le Chant se retrouverait déstabilisé. Lug, dès lors, était au fait que l'Ankou ferait tout pour ne pas échouer. Son but absolu : cueillir Eloïra.

C'est ce que le Faucheur tenta à maintes reprises d'accomplir. Il avait jusqu'au coucher du dernier rayon de soleil pour y parvenir, et il avait failli réussir… sans l'intervention de Lug.

Le dieu se disait, avec le recul, qu'il avait agi en souvenir d'une promesse faite à Cameron : ne plus laisser les enfants mourir. Non… Lug se mentait à lui-même. Il y avait bien plus que cet engagement et c'était… Eloïra.

Quand la crevasse s'était formée sous les pieds de l'enfant, que la terre l'eut aspirée, Lug s'était téléporté à son secours et l'avait saisie dans ses bras, à la barbe et au nez du Faucheur. Le dieu et le maître-guerrier de la Mort s'étaient trouvés l'un en face de l'autre, tandis qu'Eloïra plongeait son regard bleu nuit dans celui, d'un noir d'ébène, de l'Ankou.

À cet instant précis, une étonnante remémoration avait fait resurgir des images lointaines dans l'esprit de Lug. Ce guerrier, celui que certains Celtes, des Bretons, avaient baptisé l'Ankou… il avait souvenance de lui ! Fait incroyable, la petite aussi !

Lug en était certain, Eloïra avait vu l'homme qu'il avait été avant de devenir le maître-guerrier de la Mort. Elle savait, et avait tendu la main à ce dernier, comme si elle l'appelait à elle par le biais de ce geste tendre.

Comment était-ce concevable ? Ses pouvoirs étaient-ils si développés qu'elle ait pu lire dans les pensées de Lug ? Qu'elle ait eu la faculté de voir les projections du passé ? Ou… ?

Non, non, non… Trop de siècles séparaient Eloïra de l'époque où était « né » le Faucheur.

Perdu dans la vague houleuse de ses pensées, Lug n'avait pas tout de suite réalisé que le soleil s'était définitivement couché. L'astre rougeoyant avait fait place à la nuit, ce qui impliquait ipso facto qu'Eloïra était sauvée… pour cette fois. L'Ankou s'était tenu à distance respectable de l'enfant, étrangement calme dans la défaite, et n'avait pas lâché Eloïra de son sombre regard. Un bref instant, Lug avait cru y lire un éclat de vie, avant que le maître-guerrier ne se fonde dans les profondeurs de la terre et ne disparaisse à nouveau du monde des vivants.

Le dieu s'était élevé vers la surface, avait déposé la petite dans les bras de ses parents, et avait alors pris conscience de cet ahurissement qui, depuis, ne le quittait plus.

Maintenant, Lug était de retour dans les Sidhes. Le nouveau destin d'Eloïra était désormais tracé et il savait que sans son aide, elle ne parviendrait jamais à trouver son chemin. Tout était clair pour Lug : les souvenirs, le Faucheur, Eloïra. Naguère, une erreur avait été commise et celle-ci allait très bientôt peser sur le déroulement du monde si elle n'était pas corrigée.

La fillette était la clef, celle qui rectifierait ce qui n'aurait jamais dû être. Et Lug serait à ses côtés, car il ne comptait pas faire défection à un autre enfant des dieux. Pas cette fois-ci !

L'avenir d'Eloïra allait dépendre de lui, de sa famille, mais également d'un des premiers fils des déités et des hommes que ce monde ait connu, bien avant que cet enfant ne devienne l'Ankou.































































Partie 1

~ Les Highlands ~

































































1

Je n'ai pas fait ça !





Cascade des Faës, Highlands, l'an 1435



Je suis morte, vous dis-je, soupira Eloïra dans un souffle ténu tout en se prenant la tête entre les mains.

La jeune femme de dix-neuf ans, vénusté rousse au regard bleu nuit, était assise sur l'herbe tendre, non loin du bassin de la Cascade des Faës.

À ses côtés, vêtues d'accortes robes de velours vert, ses deux nièces, Iona et Rowan – des jumelles de deux ans ses cadettes – la dévisageaient d'un air profondément dépité, un rien accusateur.

— Mais ! Tu viens de nous dire à l'instant, de nous jurer plutôt, que tu n'étais en rien fautive de ce qui est arrivé à Larkin et Barabal ! glapit Iona en martelant ses mots. Nous aurais-tu menti ?

— Non ! Bien sûr que non ! s'exclama aussitôt Eloïra d'une voix claire, chargée d'émotion. Cependant, père et mère ne voudront jamais me croire, et la communauté druidique n'attendait qu'un événement de ce genre pour me clouer au pilori ! Je vous le répète, je suis morte !

Iona, petite brunette aux yeux bleus constamment rieurs, ne put s'empêcher de pouffer derrière sa main et allongea ses jambes sur l'herbe, sans rabattre le lourd tissu de sa robe sur sa peau. Elle n'avait que faire des convenances et, ici, à la Cascade des Faës, il faisait toujours trop chaud.

— Tu sais, je les comprends tous un peu, lança-t-elle d'un air mutin. Tu nous en fais voir de belles depuis des années, alors… transformer Larkin et Barabal en trousse-pets de quatre ans. Qui cela pourrait-il encore étonner ? Tu as bien fait en sorte que les gens du clan, nos familles, ne vieillissent plus.

— Iona ! Je n'avais que six ans quand j'ai fait ce vœu. C'était après que Enfin, tu sais quoi et parce que, par la suite, j'ai eu peur de perdre les gens que j'aimais.

Ce fut Rowan qui répondit en grimaçant :

— Parce que le méchant Faucheur a voulu t'attraper. Bouuuuuhhhh ! fit-elle encore en mimant de ses doigts recourbés les griffes de celui qui représentait la Mort.

— Tu ne devrais pas t'amuser avec ça, gronda Iona en jetant des coups d’œil apeurés aux alentours. Ce qu'Eloïra a vécu à ce moment-là, je ne le souhaiterais à personne, même pas à mon pire ennemi. Et l'on ne parle pas de lui ! Surtout en ce début de journée de Samhuinn, alors que les portes du monde des vivants, des morts, et des Sidhes sont toutes ouvertes.

— Quelle peureuse tu fais ! se moqua Rowan, en dardant un regard hautain sur son parfait sosie.

À quelques points près, car Iona, contrairement à elle, avait les cheveux un peu plus clairs et son nez, comme ses pommettes, étaient couverts d'éphélides.

— Elle a raison de craindre ce jour, marmonna Eloïra, sa voix presque étouffée par le tissu épais de sa robe qu'elle passait par-dessus sa tête, en gesticulant comme une anguille.

Ses deux nièces en restèrent coites un instant.

— Mais que fais-tu ? bredouilla Rowan, déconcertée par l'attitude de sa tante.

Eloïra poussa un lourd soupir de bien-être en jetant sa somptueuse robe d'un ton rouge écarlate – sa couleur fétiche – sur un tas de capes, bas de laine, et bottes dont les trois jeunes femmes s'étaient délestées en arrivant dans le lieu sacré.

— J'ai trop chaud ! Et ne me regardez pas comme si j'étais nue, j'ai encore ma chemise de corps après tout !

— Eloïra, nous devons nous rhabiller et retourner au château, intima Iona d'un ton inquiet. Ce n'est pas en restant ici que tu te disculperas et nous devons tous être présents pour la célébration de Samhuinn.

— Puisque je vous dis qu'ils croient tous que c'est moi la fautive, alors, à choisir, je préfère rester ici, le temps que l'orage passe. Après tout, puisque ce n'est pas moi qui ai lancé un sort de je ne sais même pas comment on peut appeler ça, euh « rapetissement » ?

— Non, ils n'ont pas rapetissé, ils ont rajeuni beaucoup, dit Iona, Rowan acquiesçant vivement à ces mots.

— Oui, voilà, un sort de jouvence alors ! Eh bien, j'en suis incapable, je le sais, et non, cela n'a rien à voir avec le sort jeté sur le clan il y a douze ans. Donc, en résumé, je reste ici ! Dites à qui vous le demandera, que j'ai disparu de la terre.

— Tête de mule ! gronda Rowan en se levant et en passant sèchement les mains sur le tissu de sa robe pour le défroisser. Darren saura où te trouver, et Awena aussi. Tu ne pourras pas leur fausser compagnie bien longtemps. Iona, appela-t-elle en direction de sa sœur jumelle, allons-y !

Le temps de remettre leurs bas, d'enfiler bottes et capes, et les deux nièces sortirent du champ de vision d'Eloïra.

Voilà, elle était seule

Elle allait pouvoir réfléchir en paix et essayer de comprendre si oui ou non, elle avait quelque chose à voir avec les événements qui avaient conduit à trouver Larkin et Barabal dans la peau de deux enfantelets.

Allait-elle y parvenir ? Tout ce qui se passait dans ce clan, au sein de sa famille, n'avait déjà rien, en soi, de normal.

La magie était partout, ils vivaient en autarcie par rapport au reste du monde, communiquaient avec les dieux, avec les MacTulkien, un autre clan de magiciens, un dragon blanc, et les Éléments. Et comme si cela ne suffisait pas, Eloïra était la tante de sept membres Saint Clare qui avaient pour les uns, le même âge qu'elle, et pour les autres, deux à trois ans de moins.

Bon, sur ce point-là, Eloïra exagérait un peu. Après tout, sa mère Awena n'avait que quarante-cinq ans quand elle l'avait eue. Elle était encore assez jeune pour donner la vie.

Eloïra avait vu le jour la même année – en 1416 – que Dàrda et Dagon, les premiers jumeaux de Logan et Sophie-Élisa. L'année suivante arriva Liam, le fils aîné de Cameron et Elenwë. La famille s'agrandit encore quelques mois plus tard avec la venue des jumelles Iona et Rowan, toujours chez Logan et Sophie-Élisa.

Et cela ne s'arrêta pas là !

Cameron et Elenwë eurent en 1418 une petite fille qu'ils prénommèrent Viviana et en 1423, naquit la benjamine, Aerin.

Quand Eloïra songeait à cette dernière, une jolie poupée de douze ans, aux cheveux ébène et aux yeux améthyste, un tendre sourire venait fleurir ses lèvres. Elle était la plus douce et la plus sage d'eux tous. Du haut de son jeune âge, elle ne jugeait jamais personne et marchait constamment dans les pas d'Eloïra, tandis que ses autres neveux et nièces s'étaient peu à peu détachés d'elle. Aerin lui avait soufflé un jour : « Tu leur fais peur, mais pas à moi. Je t'aime fort, Eloïra ».

À ce souvenir, quelques larmes d'émotion brouillèrent un moment sa vue. Oui, Eloïra générait peur. Cela faisait des années qu'elle s'en était rendu compte. Mais pourquoi ?

Parce qu'elle avait échappé à la mort ? Parce qu'elle s'habillait constamment de rouge et refusait de porter une tout autre couleur ? Parce que ses émotions – larmes et rires – fusionnaient avec les Éléments et faisaient la pluie et le beau temps sur les terres du clan ? Parce que ses pouvoirs surpassaient, et de loin, ceux du plus puissant des enfants des dieux connu ?

Petite, elle avait été le chef de la tribu des nouveaux Saint Clare. Maintenant, elle était seule. Trop souvent. Même si ses parents l'entouraient de leur amour, tout comme Sophie-Élisa et Cameron, ils l'étouffaient presque à trop vouloir créer un cocon chaleureux autour d'elle. Eloïra désirait juste qu'on l'aime pour ce qu'elle était : une jeune femme comme les autres, tout du moins dans ce clan, et que la peur, qu'elle distillait dans les pensées des autres, s'efface.

Aujourd'hui, Iona et Rowan l'avaient rejointe à la Cascade des Faës, mais seulement par curiosité. Elles avaient bravé leur appréhension pour être les premières à savoir, et rapporter par la suite, ce qu'Eloïra avait encore fait.

— Faire rajeunir Larkin et Barabal ! lança-t-elle à voix haute, un rictus de dédain s'affichant sur les traits fins de son beau visage. Je n'en vois pas l'intérêt.

Sans manières, la chemise de corps en coton rouge remontant très haut sur ses jambes fines, Eloïra s'allongea de tout son long sur l'herbe tendre. Elle cueillit ensuite un coquelicot qui la narguait de sa couleur carminée et le glissa derrière son oreille, avant de croiser les bras sous sa nuque.

Là, les yeux levés au firmament, elle plongea dans ses pensées tourmentées en se laissant bercer par le kaléidoscope de lumières qui jouait à cache-cache entre les branches des arbres les plus hautes et leurs vertes feuilles.

Je n'ai pas fait ça ! J'en suis certaine ! songea-t-elle en repensant à Larkin et Barabal.

On avait trouvé deux jeunes enfants, errant non loin du pont-levis du château, aux toutes premières heures de cette journée du 1er novembre (au calendrier grégorien). En fait, ce furent leurs cris qui avaient attiré du monde, car les deux petits se disputaient en se griffant, se mordant, et se donnant des coups de bâtons ces derniers étant identiques à ceux des deux vieux magiciens du clan. Inimitables De plus, la fillette et le garçon étaient vêtus des habits – bien trop grands – de Larkin et Barabal, sans compter que la petite blonde édentée babillait comme la Seanmhair.

Le doute n'était plus permis, et après inspection des demeures de ces derniers, il était devenu incontestable que les enfantelets étaient bel et bien le vieux grand-druide et la bana-bhuidseach suprême du clan.

Bien sûr tout le monde, la communauté druidique en premier, avait pointé du doigt Eloïra, l'incriminant devant ses parents ébahis, d'avoir jeté un sort de « jouvence » sur les deux magiciens.

— Mais pourquoi aurais-je fomenté cet acte ? s'offusqua Eloïra en revenant au présent, la voix chargée de reproches en songeant aux visages tendus et hargneux des druides.

Seuls le piaillement joyeux des oiseaux et le son cristallin de l'eau chutant dans le bassin de la cascade lui répondirent. Eloïra se dit aussi qu'elle était injuste, car non, « tout le monde » ne l'avait pas incriminée. Ses parents, sa sœur et son frère, épaulés de leurs conjoints, avaient fait barrage de leurs corps entre elle et la horde des prêtres celtes en colère. Ils l'aimaient, la protégeaient mais, la croyaient-ils innocente pour autant ?

Il était vrai que ce n'était pas la première fois qu'elle utilisait sa puissante magie. La plupart du temps, pour aider, même si cela tournait souvent à la catastrophe. Mais le sort le plus troublant, la cause de l'animosité des druides à son égard, était celui qu'elle avait jeté sur ses proches après avoir échappé au Faucheur. Bon sang ! Elle n'était qu'une enfant, et apeurée qui plus est ! Que pouvait-on reprocher à une toute petite fille traumatisée par ce qu'elle venait de vivre ? D'avoir figé le temps au profit de ceux qu'elle aimait ? D'avoir fait en sorte qu'ils ne vieillissent plus jamais ?

Pour elle, dans son jeune esprit, les cheveux gris ou blancs, les rides et le tassement des corps, tout cela correspondait à la mort, et elle ne voulait pas que le Faucheur vienne un jour prendre l'un des siens, comme il avait failli le faire avec elle. Ses parents, sa famille, ceux qu'elle chérissait n'avanceraient plus en âge. Les enfants continueraient de grandir, cependant, une fois adultes, ils conserveraient leur aspect physique jusqu'à la fin. S'il y en avait une, vu que leurs corps se régénéraient sans cesse. Et c'est ce qui s'était passé. Plus personne n'avait pris une ride depuis douze ans.

Eloïra sortit des songes où elle s'était à nouveau retranchée, en soupirant misérablement.

— Soit ! Les druides ont peut-être raison. Je ne suis pas une déesse, je n'avais pas le droit d'interférer ainsi dans la vie des miens. Je ne sais même pas comment j'ai fait ça. Néanmoins, il est hors de question que j'essaye d'inverser le sort. Iain et Diane tomberaient en poussière, et papa et maman, à soixante-douze et soixante-quatre ans, pourraient eux aussi trépasser dans la seconde. Quant à Larkin et Barabal...

Fronçant ses charmants sourcils, Eloïra se mit à chercher dans son esprit si oui ou non, elle aurait pu être l'instigatrice de cet étrange charme. Elle chercha si bien qu'elle s'endormit.

Un rêve, le même que d'habitude, vint la cueillir à l'orée de sa conscience. « Il » lui tendait la main et elle le suivait.













2

L'Ankou





Tapi derrière le voile d'eau mouvante de la cascade, l'Ankou attendait son heure. Celle où Eloïra serait seule, celle où la porte d'entre les mondes s'ouvrirait. Depuis le temps qu'il espérait une occasion telle que celle-ci.

Le Chant n'avait pas réclamé la jeune femme, et lui n'était pas là en tant que Faucheur. Non

L'Ankou désirait simplement être au plus près d'Eloïra. La regarder et respirer son souffle, tout en bridant son envie de la toucher – geste qui causerait assurément le trépas de l'humaine.

Eloïra l'attirait comme un aimant et durant des années, il avait réussi à occulter ce fait. Cependant, aujourd'hui plus que jamais, se tenir loin d'elle lui devenait proprement impossible. Il ne pouvait plus réfréner son besoin de franchir la porte, alors qu'il aurait dû rester à sa place, dans l'antre de la Mort.

En ce jour de Samhuinn, il découvrirait ce qui l'obsédait tant en cette sang-mêlé, mi-humaine mi-déité. Pourquoi faisait-elle naître en lui des visions chaudes et dorées ? Pourquoi son parfum lui évoquait-il des senteurs qu'il croyait connaître ? C'était comme si un pan entier de sa mémoire, d'une partie de lui, était sur le point de tomber, et sans elle rien ne se ferait.

Il retint son souffle froid et avança d'un pas.

À son approche, le voile d'eau s'écarta et se stabilisa aussitôt en milliers de cristaux de glace, tout comme le fit la surface du bassin sous chacune de ses foulées inaudibles. Sur un rayon de trois mètres autour de lui, les ténèbres absorbèrent la clarté céleste du lieu sacré, les oiseaux se turent, et l'herbe se figea en pics blancs et pointus. En un instant, l'Ombre et la Lumière se firent face dans une sorte de duel silencieux.

Se tenant à quelques pas du corps alangui sur la verdure non givrée par son aura froide, l'Ankou laissa glisser ses iris ébène sur les courbes sensuelles, toutes féminines, d'Eloïra. Elle n’était vêtue de rien, ou enfin, de si peu. Elle n'aurait d'ailleurs point eu besoin de ce bout de tissu carmin qui la couvrait des épaules au haut des cuisses, tant sa peau veloutée et pâle était en soi une étoffe des plus précieuses.

L'Ankou s'étonna un instant de s'être fait une telle remarque, lui qui ne s'était jamais attardé sur l'aspect charnel des êtres vivants. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, à l'approche de la mort, ils se ressemblaient tous. Peu lui importait leur apparence, tandis qu'il venait cueillir leur âme avant que l'un de ses disciples ne les conduise vers le Chant.

Alors, pourquoi était-il en ce moment précis, à s'abreuver de la vision d'un corps féminin ? Il se faisait l'effet d'être à l'instar d'un assoiffé dans le désert qui contemplerait avec convoitise les reflets bleutés et argentés d'une oasis source de vie.

La vie…

Quelle ironie de penser cela, lui, l'Ankou, qui était à l'opposé de tout ce que ce mot pouvait signifier. Il était le maître-guerrier de la Mort, le Faucheur, celui qui décidait qui resterait à ses côtés pour rentrer dans les rangs de sa sombre armée et ce, pour un an, et qui partirait de suite rejoindre le Chant. C'était ainsi, de vie à trépas, le parchemin des destins était écrit, bouclé et inaliénable.

Il l'était également pour Eloïra, enfant

Cependant, le courage d'une famille épaulée par le dieu de toutes les déités, Lug, avait fait que l'humaine vive un avenir désormais incertain.

L'Ankou se souvenait d'elle, petite fille aux joues roses et rebondies, sa longue chevelure de feu coiffée d'une natte lui barrant le front – comme en ce moment – et rattachée sur les tempes par des liens de lierre. Elle avait gardé son nez en trompette, ses lèvres délicatement ourlées et pulpeuses, son menton volontaire qui prouvait un fort caractère. Néanmoins, elle avait changé, elle avait grandi. Eloïra était une jeune femme à la beauté rare, douce et en même temps sauvage.

Là encore, l'Ankou se secoua mentalement, son esprit dérivant vers des pensées dont il n'était pas coutumier.

Presque malgré lui, il s'avança encore d'un pas sur la surface gelée du bassin, le givre se répandant dans la même mesure en cristallisant l'herbe à toucher l'être assoupi.

Elle bougea dans son sommeil, la fleur de coquelicot caressant de ses pétales rouges les joues pâles saupoudrées d'éphélides, et l'Ankou figea son souffle froid. Il ne voulait pas qu'elle s'éveille, qu'elle pose les yeux sur lui

Pourtant, c'est ce qu'elle fit, en papillonnant des paupières tout en fronçant ses sourcils fins et dorés. Elle poussa comme un soupir contrarié et fixa sur lui son regard bleu nuit avant que son être ne se tétanise à sa vue.



Eloïra s'était assoupie en réfléchissant au considérable problème « Barabal-Larkin ». Rien d'étonnant à cela, au vu du manque d'un sommeil toujours fuyant – qui ne la ravissait, tout au plus, que cinq heures par nuitée –, point récurrent depuis ses plus tendres années. En fait, depuis le jour où elle avait failli mourir…

Et à chaque fois que Morphée l'emportait, c'est à ce moment-là précis que ses songes la conduisaient :

« Eloïra courait. Elle entendait dans son dos les appels apeurés de sa famille et puis, en un instant… le monde se dérobait sous ses pieds. Elle criait et criait encore, ses hurlements rythmant sa chute vertigineuse qui semblait ne jamais prendre fin.

Invariablement, les bras du dieu Lug la rattrapaient in extremis, et son regard enfantin se posait sur son visage éthéré, puis sur les parois terreuses, tout illuminées par le halo bleuté et luminescent qu'il émettait. Elle se souvenait également que Lug ne la contemplait pas, mais qu'il fixait un point en contrebas de leur emplacement.

Ils n'étaient pas seuls !

Non loin en dessous d'eux une forme sombre et sinistre se tenait statique, comme aux aguets. Une enveloppe d'une aura menaçante qui avait encore le don, malgré toutes les frayeurs qu'avait déjà subies la petite, de la paralyser d'effroi alors qu'elle se savait en sécurité tout contre la déité.

Pourtant, comme ce jour-là, et après, dans tous ses rêves, la réalité cauchemardesque changeait, évoluait, et devenait presque humaine. Le sentiment d'horreur d'Eloïra disparaissait instantanément et une étrange chaleur venait étreindre son cœur, tandis que son corps se détendait et s'alanguissait.

Elle découvrait un guerrier, son anatomie et son visage partiellement masqués par un voile mouvant et épais de ténèbres. Il avait la peau pâle, presque blanche, des traits indéfinis et des iris noirs. Un regard où Eloïra décelait de fugaces étincelles de vie.

La noirceur des yeux de la créature laissait peu à peu transparaître une autre teinte, d'un vert profond, apaisant, identique à celui qu'acquéraient les feuilles des chênes à l'approche de la période sombre.

Toujours dans ses rêves-souvenirs, Eloïra voyait s'épanouir un sourire sur les lèvres du guerrier, et sans qu'elle comprenne pourquoi, elle lui tendait la main… son corps répondant au souffle de son instinct. Mais Lug en décidait différemment et la propulsait en direction de la surface, loin de l'être dont la bouche émettait un appel muet, déchirant par son silence. Puis il disparaissait, comme englouti dans les profondeurs de la terre, avant que la crevasse ne se referme.

La Terre guérissait sa plaie, cependant que le cœur d'Eloïra en subissait une à son tour : elle avait la déchirante impression qu'on venait de lui arracher un être cher… »

Depuis, invariablement, et à chaque fois que le rêve-souvenir se terminait, elle tendait la main dans l'espoir qu'Il revienne.



Eloïra se réveilla, ou crut le faire, car son regard se posa sur celui qui peuplait ses songes. Elle se figea en retenant son souffle. Était-elle bel et bien sortie de son assoupissement ? Une chose était certaine : les images que son esprit recevait étaient en totale contradiction avec la logique de sa conscience, et donc, penchaient résolument vers l’abstrait.

Le guerrier était là, néanmoins, il n'était plus dans les entrailles de la Terre, mais dans une sorte de clairière opalescente et givrée. Et elle, où se trouvait-elle ?

Se redressant sur un coude, tremblant et jetant un rapide coup d’œil aux alentours, Eloïra réalisa qu'elle était toujours à la Cascade des Faës. Cependant, le lieu sacré était scindé en deux parties : l'une – celle où elle était – baignée de chaleur et de verdure comme à son habitude, l'autre, comprenant les rives, le plan et la chute d'eau totalement figée sous une blancheur hivernale, glaciale.

Le guerrier se tenait non loin d'elle, un genou posé sur la surface du bassin gelé, et Eloïra, malgré les trémolos de son cœur apeuré, se força à le contempler. Sa vision de femme – aux antipodes de celle de l'enfant qu'elle avait été – lui révéla de nouveaux détails plus que troublants, aidés du fait que l'être était en pleine lumière. Elle retint son souffle, réellement impressionnée par l'incroyable charisme que dégageait quoi, qui ?

Il avait des traits sensiblement humains, mais n'en était vraisemblablement pas un. Les différences étaient apparentes de par ses oreilles pointues, visibles sous sa capuche noire, par ses yeux très étirés en forme d'amandes, par l'opalescence de sa peau infiniment lisse et son visage allongé, au menton sensiblement pointu. Mais ce qui troublait d'autant plus la jeune femme, c'était ce que le tout faisait ressortir : une fulgurante beauté – si l'on pouvait employer ce qualificatif pour un mâle.

Debout, il devait être grand, immense plutôt, et était vêtu d'une armure composée d'un cuir épais et d'un assemblage d'écailles de dragon opaques. Un dragon noir ? Eloïra n'avait aucune souvenance d'en avoir entendu parler un jour, même si elle côtoyait très souvent le dragon blanc des Éléments. Elle repoussa cette pensée pour revenir au guerrier.

Il avait les pieds chaussés du même cuir sombre que le reste de son armure, le devant et l'arrière de ses bottes se prolongeant par une sorte de dard acéré. Eloïra se fit dans l'instant l'incongrue réflexion qu'elle n'aimerait pas se faire botter les fesses par ce ténébreux personnage. Ce qui la poussa à sourire inopinément et provoqua un premier geste chez le visiteur.

Il pencha doucement la tête sur le côté, paraissant étudier le mouvement de ses lèvres en posant ses iris sombres sur les courbes rosées de sa bouche. La capuche vaporeuse noire qu'il portait sur le haut du crâne glissa un peu plus, révélant ainsi sa longue chevelure toute de jais et d'argent. Une somptueuse tignasse de lion gris, maintenue sur son large front par une demi-couronne, également constituée d'écailles de dragon.

Leurs regards se croisèrent pour ne plus se séparer. Un tourbillon énergétique s'éleva au même moment autour d'eux, la poussière de glace, emportée par le mouvement centrifuge, se faisant piques givrées sur l'Ankou et pluie fine et tiède sur Eloïra. Là encore, le phénomène étrange que la jeune femme avait déjà vu il y a douze ans de cela, réapparut : l’ébène des iris du guerrier changea et se mélangea à une teinte vert foncé.

Il se mit à sourire lui aussi, en une mimique plus crispée, comme s'il n'avait pas l'habitude d'un tel exercice, et avant qu'elle ne se rende compte de ce qu'elle faisait elle lui tendit à nouveau la main.

— Non ne me touchez pas ! renauda l'être en reculant légèrement sur sa position, toujours à demi accroupi.

Eloïra retint son mouvement en frissonnant de la tête aux pieds. Jamais elle n'avait entendu une telle tessiture dans la voix d'une créature vivante. Si intensément basse, qu'elle aurait pu se confondre avec le grondement de galets roulant les uns contre les autres.

— Pourquoi ? réussit-elle à prononcer dans un souffle ténu.

Vous en mourriez

— N'est-ce pas ce à quoi je suis promise, étant donné que vous êtes là, devant moi ?

L'être ne répondit pas, faisant simplement un signe négatif de la tête, ses lèvres s'incurvant en un rictus contrarié.

— N'êtes-vous pas le Faucheur ? Le cueilleur d'âmes ? insista Eloïra.

— Je suis celui dont on ne prononce pas le nom, vous l'avez deviné, le maître-guerrier de la Mort. Mais je ne suis pas là pour vous emporter.

— Non ? Alors, pourquoi êtes-vous venu ?

— Pour comprendre.

Il émit ces derniers mots dans une sorte de ronronnement rocailleux qui fit battre le cœur d'Eloïra et provoqua un tel émoi en elle, qu'elle crut que de la lave avait remplacé son sang.

— J'aimerais également m'expliquer pourquoi l'Ankou se montre à moi aujourd'hui, jour de Samhuinn, si ce n'est pour que je meure une bonne fois pour toutes.

Quand Eloïra était troublée, qu'elle n'arrivait pas à contrôler ses sens, le seul moyen pour elle de reprendre pied était de passer à l'attaque. Cependant là, à peine avait-elle lancé sa répartie qu'elle s'en serait mordu les doigts.

Elle avait prononcé son nom !

Son sort était désormais entre les mains de l'Ankou




































































3

Qui êtes-vous ?





Vous avez prononcé mon nom, gronda sourdement l'Ankou, la spirale infernale de dards glacés et de pluie tiède tournoyant et redoublant d'énergie autour d'eux.

Eloïra était à mille lieues d'en tenir compte, elle avait laissé tomber ses bras de part et d'autre de son corps, pour ensuite baisser piteusement la tête. Une fois de plus, son caractère impétueux et sulfureux avait décidé de son sort.

— Avant que vous ne m'emportiez… je ne sais où, pourrais-je faire mes adieux à mes proches ? supplia-t-elle dans un filet de voix, sans oser espérer que l'Ankou lui octroie ce souhait.

— Vous le leur direz vous-même, quand votre heure aura sonné, ce qui n'est pas à l'ordre de ce jour ou des suivants.

Le maître-guerrier de la Mort avait parlé si sourdement qu'Eloïra eut bien du mal à croire ce qu'elle venait d'entendre. Pour être convaincue des paroles de l'Ankou, elle releva la tête, écarta les longues mèches détrempées de son visage, et plongea une fois encore son regard dans celui du Faucheur.

Il s'était redressé, tout comme elle l'avait fait d'un bond, après avoir prononcé son nom, et oui… il était immense, elle ne s'était pas trompée. Tous deux se tenaient l'un en face de l'autre, l'une campée au soleil, l'autre en plein cœur de l'hiver.

— Je n'ose ajouter foi en ce que vous proférez, j'ai prononcé votre…

— Je suis au fait de ce que vous avez fait ! la coupa-t-il en levant une main gantée de noir. Sachez seulement que vous êtes, de toute évidence, immunisée du sort funeste lié à mon nom, et c'est cela qui me pousse vers vous aujourd'hui. Je veux comprendre… pourquoi.

Eloïra écarquilla les yeux. Le « scorpion » demandait à sa « victime » la raison pour laquelle cette dernière survivait à ses attaques ? Voilà qui était risible et amusant à la fois.

— Je suis peut-être devenue une immortelle, comme mon frère Cameron l'a été durant quelques siècles ? susurra-t-elle mielleusement dans un sourire frondeur.

L'Ankou parut étudier sa question, tourna la tête vers un chêne figé dans le givre à sa gauche, et fit un geste de la main en sa direction.

Une minuscule stalactite de glace se décrocha d'une branche et se propulsa vers Eloïra, pour l'atteindre au niveau de l'épaule et lui infliger une cuisante douleur.

— Aïe ! ne put-elle s'empêcher de hurler en même temps qu'elle posait sa main sur la piqûre.

L'instant suivant, elle contemplait avec ahurissement quelques gouttes de sang qui coulaient sur ses doigts.

— Mais, vous êtes un fol ? lança-t-elle férocement, après l'avoir fusillé des yeux, tandis que lui semblait à son tour s'amuser.

Ce que vint confirmer sa réplique un poil sarcastique :

— Non, je suis juste… la Mort.

Et là, avait-elle bien vu son clin d’œil sournois ?

Le maître-guerrier badinait-il avec elle ? La situation lui parut si burlesque qu'Eloïra se mit à pouffer et grimacer à la fois, en reposant ses doigts sur son épaule. Là encore, l'Ankou l'ébahit en imitant son rire, toujours de cette tessiture extrêmement basse et envoûtante qui fit pulser son sang plus rapidement dans ses veines. N'y avait-il que ce son qui la grisait autant ? Non, car elle était tout pareillement subjuguée par la métamorphose qui s'était opérée sur son lisse et pâle visage auparavant si austère.

Il était beau, de cela, elle s'en était déjà rendu compte, cependant là, ses traits étaient tout simplement sublimés par la manifestation de gaieté. Ses yeux, sertis de longs cils sombres, pétillaient, et leurs iris étaient intégralement verts. Ses lèvres charnues, bien que très pâles, affichaient un plaisir d'une telle sensualité qu'Eloïra dut prendre sur elle pour ne pas avancer et le toucher du bout des doigts.

L'Ankou vit-il, ou ressentit-il, le changement qui s'était opéré en la jeune femme ? Ou bien s'étonna-t-il de son propre comportement ? Peut-être les deux à la fois, car lorsqu'il prit conscience de ce qui se déroulait, son rire profond se mua en un grognement si intense que la glace sous ses pieds se fendilla, et que le givre qui emprisonnait branches, feuilles et herbes éclata en mille projectiles scintillants.

Eloïra eut l'instinct de se protéger sous une bulle intense d'énergie brute et ferma les paupières en entendant les dards de givre cingler le bouclier. S'ensuivit ensuite un silence pesant qui la poussa à jeter un timide coup d’œil vers la paroi protectrice. Ébahie, elle suivit la danse des lignes d'eau qui sillonnaient la bulle magique, à l'instar de ce qu'auraient fait des gouttes de pluie inoffensives glissant sur les vitraux de sa chambre.

L'Ankou lui-même paraissait être dans un état proche de l'ahurissement mais, apparemment, pour un tout autre fait. Il avait les yeux écarquillés et palpait sa bouche du bout de ses doigts gantés.

— Quel charme m'avez-vous lancé ? souffla-t-il après un long silence.

— Aucun ! s'écria Eloïra, indignée qu'il ne s'inquiète pas plus de son sort à elle, en songeant que le millier d'infimes dagues de glace auraient pu la mettre en charpie.

— Alors, que m'est-il arrivé ? gronda-t-il en fronçant les sourcils, ses yeux à nouveau sombres braqués sur elle, menaçants, tandis que sa cape semblait prendre vie et se mouvoir autour de lui à l'identique de gros nuages noirs.

— Vous n'en avez réellement pas conscience ? s'étonna Eloïra. Vous venez de rire… Cela vous paraît-il si inhabituel qu'il en faille créer un tel cataclysme autour de vous, au risque d'en causer mon trépas, alors que vous m'avez assuré que mon temps n'était pas encore venu ?

— Rire… ce mot évoque en moi comme un écho…, bafouilla l'Ankou, sans tenir compte des paroles d'Eloïra, sans s'excuser qui plus est. Cela m'est déjà arrivé… mais uniquement en votre présence, ajouta-t-il en la pointant d'un doigt accusateur et en faisant crisser la glace sous ses pas rageurs, tandis qu'il allait et venait sans but et sans la quitter des yeux.

Le maître-guerrier était visiblement dépassé par ce qu'il venait de vivre, son attitude devenait nettement belliqueuse.

— Et en quoi serais-je fautive ? C'est vous qui avez commencé à plaisanter, je n'ai fait que répondre en gloussant accortement ! répondit-elle en poussant sa bravade jusqu'à faire disparaître son bouclier énergétique.

L'Ankou se figea dans ses allées et venues nerveuses et posa sur elle un regard à nouveau muant, dans lequel la jeune femme put lire un semblant d'éclat admiratif. Et le voilà qui souriait derechef ! Cet être était dangereux quand il affichait des mimiques de joie, elle le préférait nettement quand il exhibait un air grognon.

Un sourire qui se fit nettement gourmand alors que le regard ébène et vert descendait vers le buste et la taille d'Eloïra. Suivant la direction de ses yeux, elle découvrit que le tissu mouillé de sa chemise rouge collait comme une deuxième peau à son corps. Il révélait, plus qu'il ne cachait, la courbe ronde de sa poitrine, ses tétons érigés par le chaud et le froid, son ventre plat, et le triangle duveteux à la jointure de ses cuisses…

D'un geste nerveux, la jeune femme rabattit sa lourde chevelure sur le devant de son corps et en fit un rempart contre les yeux inquisiteurs et… curieux ?

— Vous êtes l'Ankou ! Alors ayez la décence de ne point afficher de concupiscence à mon égard, ce n'est pas… euh… ce n'est pas digne d'un mort !

— Ahhh, mais je ne suis pas un trépassé ! lança du tac au tac le charismatique guerrier.

— Alors, qu'êtes-vous donc ? répartit à son tour Eloïra.

— C'est justement la réponse que je suis venu chercher auprès de vous, confia presque malgré lui l'Ankou, dérouté de mettre enfin le doigt sur la question fuyante qui le hantait depuis sa première rencontre avec l'humaine.

— Vous... n'en savez rien ? bredouilla à son tour Eloïra.

L'Ankou… secoua la tête négativement.

— Que nenni, mais je viens d'avoir la confirmation que vous êtes bien celle qui m'aidera à trouver la réponse à cela.

— Oh misère ! Je ne vois pas comment, au vu des risques que je prends face à vos dangereuses poussées de colère, et ce, dès que vous prenez conscience d'une partie de vos actions qui sont d'ailleurs… typiquement humaines, lança-t-elle en dernier recours, dans ce qu'elle pensait être une insulte au Faucheur.

Loin de le mettre hors de lui – chose qu'elle ne désirait pas vraiment –, ses dernières paroles parurent encore plus le déstabiliser.

— Humaine ? grommela la voix caverneuse en faisant sonner les vaillantes et ultimes stalactites restées accrochées aux arbres.

— C'est bien ce que je disais ! vitupéra Eloïra en lui montrant le poing. Si je dois être assassinée à chaque parole proférée, je préfère vous laisser à vos réflexions.

— Et c'est ce que tu vas faire, mon enfant ! Tu en as déjà assez dit et fait ! claqua la voix du dieu Lug, se joignant au couple en passant sous le rideau gelé de la Cascade des Faës.

— Il était certainement écrit que nous serions assidûment un trio à chacune de nos rencontres, maugréa l'Ankou, visiblement contrarié par l'apparition de la silhouette éthérée.

De son côté, Eloïra assista à l'arrivée du nouveau venu, partagée par la fascination et l'envie de rire… encore. Mais comment ne pas être amusée ?

L'aura de la déité était si puissante qu'elle avait redonné vie à la Cascade des Faës. Libérée de sa gangue de givre, l'eau de la chute s'était remise à couler furieusement et, au fur et à mesure que Lug évoluait vers la jeune femme, la glace du bassin reprenait sa consistance liquide d'origine, ce qui eut pour conséquence directe de réduire considérablement l'espace « froid » du maître-guerrier de la Mort.

Pour garder son équilibre sur un tout petit bout de banquise, le voilà qui était forcé de danser une sorte de gigue grotesque. Où était passée la digne terreur des Ténèbres ? À présent, le charismatique Ankou ressemblait bien plus à un pantin de cirque.

Cependant, l'amusement d'Eloïra disparut peu à peu, alors que son esprit prenait conscience des derniers mots de Lug. Qu'avait-elle : assez dit et fait ?

À part de tenir tête au Faucheur… elle n'avait commis aucune bévue. Elle aurait voulu poser la question au dieu, si le bruit crissant de la glace et le souffle furieux d'une tempête ne l'en avaient empêchée.

L'Ankou avait à nouveau transformé le noyau du lieu sacré en un antre marmoréen et transi de froid. Sa cape de nuages opaques, ainsi que son interminable crinière noire et argentée, s'étaient déployées tout autour de son enténébrée stature. De son visage lisse aux traits parfaits, seuls ressortaient les iris de ses yeux… d'un rouge luminescent. Tout dans son apparence provoquait désormais l'épouvante, jusqu'à ses oreilles pointues, aussi fines et longues que des lames acérées de dagues. L'Ankou n'avait plus rien d'humain, mais tout d'un monstre.

Comment Eloïra avait-elle pu lui attribuer des facettes qu'il ne possédait aucunement ? L'avait-il envoûtée pour qu'elle voie en lui une sorte d'homme, et puisse l'approcher plus facilement par la suite ?

Eloïra ressentit une peur viscérale, un effroi incontrôlable, et son cœur se mit à palpiter furieusement, à lui faire mal, comme s'il allait s'échapper de sa cage thoracique.

— Cessez donc cela, Ankou ! gronda Lug d'une voix chargée de mille échos, son être rayonnant de la puissance infernale de l'astre solaire. Nulle réponse en ces lieux vous trouverez, et cette femme n'a pas les solutions que vous cherchez. Retournez d'où vous venez et partez cueillir les âmes en danger de damnation. Tel est votre but, telle est votre existence ! Allez, le Chant vous appelle ! ordonna encore Lug, tandis qu'Eloïra se bouchait les oreilles de ses mains, les lèvres ouvertes sur un cri douloureux et silencieux.

Elle avait l'horrible impression que son corps allait se déchirer, qu'elle était sur le point d'être démembrée. Elle n'était rien de plus qu'un jouet pris entre les doigts du dieu et les griffes de l'Ankou. Elle aurait tout donné pour que cela s'arrête.

Vœu qui se concrétisa en un instant, en la saisissant de court, tant et si bien qu'elle chuta à terre, et s'allongea de tout son long sur l'herbe tendre à nouveau verte. Levant peu à peu les yeux sur son environnement, tremblant de tous ses membres, Eloïra constata que la Cascade des Faës était redevenue un antre de paix et de chaleur, tandis que l'Ankou avait disparu.

— Petite folle ! Vous êtes totalement malavisée du danger encouru, murmura Lug en la surplombant de sa céleste corpulence. Que se serait-il passé si je n'étais pas intervenu ?

— Il… n'avait… pas… l'intention de me faire… du mal, réussit à dire laborieusement Eloïra, alors que ses dents s'entrechoquaient nerveusement.

— Certes, j'en ai conscience, pourtant, involontairement, c'est ce qu'il aurait fait. Il est l'Ankou et vous… toi, mon enfant, tu es humaine. Vous ne pouvez vous retrouver sans que tu en payes le prix fort.

— Je suis… immunisée…

— De son nom, peut-être, mais nullement de sa présence. Elle t'aurait mortellement empoisonnée. Pour preuve, cette blessure à ton épaule.

Eloïra porta les yeux sur la piqûre et fut horrifiée en apercevant les nombreuses marbrures mauves et noires qui partaient de la plaie désormais infectée, et sillonnaient sa peau comme une toile d'araignée distordue.

Lug apposa sa main éthérée sur la chair tuméfiée et, aussitôt, la jeune femme ressentit une forte chaleur se répandre dans son être. Ses muscles se détendirent, les tremblements disparurent, et son cœur reprit un rythme normal et lent.

— Encore quelques instants, et il aurait pu cueillir ton âme.

— Le savait-il ? s'enquit vivement Eloïra et attendant ensuite la réponse de Lug avec fébrilité, chose qui la troubla quand elle en prit acte.

— Non.

Eloïra ne se comprenait plus. L'Ankou l'avait trompée en magnifiant son apparence, l'avait émue, agacée, effrayée et empoisonnée. Cependant, elle était « rassurée » d'apprendre qu'il ne l'avait pas fait intentionnellement. Oh ! Elle avait oublié quelque chose… elle s'était sentie dangereusement attirée par lui.

Les siens avaient raison, enfin, ceux qui disaient qu'elle était nuisible. Elle devait être mauvaise, corrompue, pour éprouver de telles appétences pour le guerrier suprême de la Mort.

— Tes pensées sont faussées, Eloïra. Tu es pure et estimable. Il est temps que tu saches qui tu es exactement. Le jour est venu de montrer au monde ce dont tu es capable. Allons rejoindre tes proches.

Eloïra avait les larmes aux yeux, les mots de la déité l'avaient touchée en plein cœur. Lug était la sapience, la sagesse, le tout… Il ne pouvait mentir.

Rassérénée, Eloïra se remit debout et commença à suivre Lug vers le chemin qui les mènerait hors du lieu sacré, quand…

— N'oublie pas de te vêtir, je n'aimerais pas perdre mon temps en explications si d'aventure tes parents te voyaient te promener en petite tenue avec moi, même si je ne suis plus qu'un dieu sans appétence depuis des siècles.

En un tour de passe-passe magique, Eloïra retrouva l'honorable allure d'une dame habillée de pied en cap, et se figea brusquement.

— Qu'est-ce que je dois montrer au monde ? Et pourquoi avez-vous dit qu'il est temps que je sache qui je suis ? Lug ! Attendez ! Pourquoi ?

Quelques dizaines de pas devant la jeune femme qui piaillait à faire s'envoler oiseaux, écureuils, et pauvres créatures épargnées par le givre et l'Ankou, Lug se mit à marmonner peu dignement pour un dieu :

— Les humains, tous les mêmes… pourquoi, pourquoi, pourquoi.



























































4

Je n'y arriverai pas !





Tais-toi et donne-moi la main ! tonna Lug, en s'arrêtant d'avancer au bout de quelques longueurs sur le sentier boisé, et se trouvant étonnamment courroucé par l'assaut fourni des questions d'Eloïra.

— Je vous ennuie peut-être avec toutes mes implorations, mais j'aimerais savoir

— C'est le propre de l'humanité, coupa Lug dans un soupir abyssal, toi et les tiens êtes des enfants trop curieux et non, tu ne m'ennuies pas, tu omets qu'en tant que dieu, je ne ressens aucune émotion.

— Je suis bien certaine que c'est faux, la preuve, vous êtes sérieusement fébrile en cet instant. Et vous avez simplement oublié « vous » ce qu'elles sont ces émotions, ajouta Eloïra avec une clairvoyance dérangeante.

Elle avait du répondant, cette petite ! Et Lug était enchanté de pouvoir le constater car, là où elle devait se rendre, elle aurait besoin de cette indéniable qualité. Avait-il « oublié » les sentiments ? Voilà qu'elle avait encore une fois semé le trouble dans son esprit. Était-il « troublé » ?

Ohhhh que cela devenait difficile d'être le dieu de toutes les déités, s'il se mettait également, et de plus, à se poser des questions !

— Donne-moi la main, répéta-t-il sur un ton plus doux et engageant.

— Pourquoi ?

— Encore une demande, une seule, et je transfère dans ta tête l'épistémè de mes millénaires d'existence.

— Et aurais-je, ainsi, toutes les réponses souhaitées ?

— À nouveau, une interrogation, marmonna Lug, oui, si cela peut permettre de faire en sorte que tu te taises et que tu exécutes ce que je t'enjoins de faire ! Ta main !

Eloïra pouffa, heureuse d'avoir poussé à bout le dieu Lug, et obéit joyeusement à son injonction, sans plus se poser de questions. Elle aurait dû pour cette fois. Du style : « Pourquoi voulez-vous que je vous donne la main ? »

Au moment où elle accéda à la volonté du dieu, l'univers et tous deux parurent se désagréger dans un kaléidoscope lumineux et extrêmement mouvant, cela ne dura que l'instant d'un battement de cils, mais ce fut suffisant pour rendre malade Eloïra.

Ils se rematérialisèrent d'un coup sur le pont-levis du château, la jeune femme oubliant sa nausée au profit d'une forte et fulgurante douleur au visage.

— Vous avez osé me gifler ? cria-t-elle à l'attention de Lug, en se massant rageusement la mâchoire, et ce, sans prendre conscience de ce qui les entourait.

Lug ne répondit pas, et Eloïra se figea, la main burlesquement collée sur sa joue, en même temps qu'elle écarquillait les yeux et découvrait son environnement.

C'était incroyable ! Mais pas tant que cela car, après tout, elle était en compagnie du dieu Lug, et celui-ci venait de les transporter dans un passé proche : celui où les druides l'invectivaient et l'accusaient d'avoir jeté un sort sur Barabal et Larkin.

Ah oui, les deux enfants étaient là, mais ils restaient muets, comme frappés par la foudre lors de leur arrivée fracassante, tout comme l'étaient les prêtres celtes, les bana-bhuidseach, les villageois et sa famille.

— Nous avons remonté le temps ? couina Eloïra, outrée. Je vais devoir revivre leurs reproches et ce qui s’est produit avec l'Ankou à la Cascade des Faës ? Et pourquoi m'avez-vous souffletée ?

— Toujours et encore des questions, soupira théâtralement Lug. Je daigne répondre à la dernière : non, je ne t'ai pas touchée, c'est ton double du passé qui a fusionné avec toi à l'instant. Cela n'a pas dû être aussi douloureux que ça, voyons

— Qu'avez-vous fait à ma sœur ? Et que voulez-vous insinuer tous les deux en parlant de remonter le temps ? gronda sourdement la voix grave, par trop reconnaissable, de Cameron, manifestement peu enchanté de revoir Lug et paraissant très en colère.

Aye ! Parlez !

Ah ! Et si en plus le fier laird Darren Saint Clare s'y mettait également, ainsi que sa tendre épouse...

— Par les Dieux, Eloïra, ne prononce plus jamais le nom du Faucheur ! supplia Awena en faisant un pas vers sa fille et avant de s'écrier : Que veux-tu dire par « ce qui s'est produit avec...» ?

— Maman ! coupa Eloïra alors que sa mère allait prononcer le nom fatidique. Ne dis plus rien, tu n'es pas immunisée contre lui !

La dame du clan, reine des bévues, écarquilla ses beaux yeux en se rendant compte de sa dangereuse inadvertance, et posa une main tremblante sur sa bouche.

Eloïra secoua la tête en poussant un soupir contrit, sa mère n'en manquait pas une. L'instant suivant, elle hoquetait en se bouchant les oreilles comme une formidable cacophonie de voix et de cris – ceux de Barabal et Larkin enfants – s'élevait là où aurait dû se trouver un silence respectueux.

Que diable, ces hommes, femmes, et mômignards étaient en présence du dieu Lug ! s'offusqua mentalement la jeune femme.

Est-ce que quelqu'un dans ce clan se rendait compte de l'honneur que la déité leur faisait en se présentant à eux ? Apparemment, il semblait évident que tous s'en moquaient éperdument. Comme d'habitude !

Seuls les druides se tenaient en retrait, se contentant de dévisager révérencieusement la céleste enveloppe éthérée.

— Père ! haussa d'un ton Elenwë, sa fille devenue humaine. Tu m'avais promis de ne plus intervenir dans la vie de mes proches. Qu'as-tu encore comme idée derrière la tête ?

Si Lug avait eu un doute quant au fait que son enfant se soit bel et bien changée en une créature de chair et de sang, le fait qu'elle se mette également à poser des questions le lui ôta définitivement.

Och ! Les petits, arrêtez de vous mordre et de vous griffer ! gronda Sophie-Élisa en direction de Larkin et de Barabal, dont les jeunes dents étaient plantées dans la chair tendre du poignet de son compagnon de toujours.

— Tiens-la le temps que j'éloigne Larkin, proposa Logan, en saisissant ce dernier par la peau du cou, tandis que Sophie-Élisa attrapait Barabal de son côté.

Mais rien à faire, la Seanmhair était arrimée à Larkin aussi sûrement qu'un navire sur un rocher.

— CESSEZ ! gronda Lug, sa voix se propageant comme un furieux vrombissement d'orage.

Et pour une fois, tous obéirent, à l'exception du garçonnet et de la fillette qui, d'effroi, se mirent à pleurer à chaudes larmes en émettant des cris insupportablement aigus.

— Tu leur as fait peur ! vitupéra Elenwë, en foudroyant son père des yeux et en prenant les petits dans ses bras protecteurs.

— Cela passera, proféra Lug d'un ton parfaitement indifférent. Tout comme le temps des accusations ! ajouta-t-il en se tournant vers une poignée de druides. Qui vous octroie le droit de vous comporter en juges et en justiciers ? Qui vous donne toute liberté d'accuser à tort cette jeune enfant (en désignant Eloïra) d'actes qu'elle n'a pas commis ? Vous êtes des magiciens, des prêtres celtes censés représenter la sapience des dieux. Mais vous pensez et agissez en tant qu'hommes de peu de foi. À se demander si vous êtes réellement des prêtres celtes !

Si la dizaine d'incriminés se tassa visiblement sur elle-même, il n'échappa point à Lug que les autres prêtres celtes, dont le grand-druide Ned, ainsi que les bana-bhuidseach conduites par Aigneas et les membres du clan Saint Clare, parurent se revigorer à la suite de son plaidoyer. Il était clair comme de l'eau de roche, que les récriminations de cette poignée d'hommes en toges blanches ne trouvaient point écho dans le reste du clan. Lug venait de remonter hautement dans l'estime de ces fiers Highlanders en défendant ouvertement une des leurs.

— Oh dieu de tous les dieux, osa s'interposer un des vieux prêtres souffletés, vous omettez que cette enfant a déjà commis le méfait d'employer sa phénoménale magie, de sorte que ses proches ne se décatissent jamais.

— Goundal de Bol, ne sais-tu donc pas que je suis au fait de tout ce qui se déroule en ce monde ? Et toi, aurais-tu oublié que ces guerriers exceptionnels, enfants des dieux, ont eux aussi eu recours à des charmes puissants pour te soustraire à un danger mortel et te conduire à l'abri sur leurs terres ? Y vois-tu une quelconque différence avec le sort qu'Eloïra a employé il y a de cela des années ? Pour ma part, il n'en existe pas ! Ces enchantements ont été utilisés à bon escient, pour des causes justes. Pour te sauver la vie, Goundal, et dans l'esprit de la fillette d'alors, le but était exactement le même, garder près d'elle les gens aimés en faisant que leurs corps se régénèrent immuablement. Les déités n'ont vu là qu'un geste d'une grandeur d'âme absolue. Quant à ce que vous lui reprochez aujourd'hui

Och ! Elle a changé nos magiciens en enfantelets ! osa encore couper Goundal (qui portait très bien son nom, et aurait mérité une petite modification comme « Pas » de Bol), car à peine eut-il proféré ces mots, que Lug le musela en le privant de sa voix.

— Dorénavant, tu apprendras à réfléchir avant de parler, scanda le dieu.

Goundal parut se liquéfier de peur sur place et jeta un regard sur son laird. Avait-il eu l'espoir que celui-ci prenne sa défense ?

Il en fut rapidement détrompé et se tassa d'autant plus : Darren l'écrasait de son regard sombre, en affichant un mince sourire de contentement. Avec ses longs cheveux noirs dansant dans le vent froid de novembre, ses bras croisés sur son large torse, son impressionnante stature de guerrier, et même avec une mimique enjouée sur le visage, le laird arrivait à en statufier plus d'un. À ses côtés, la belle et farouche Awena, enroulée dans sa cape terre-de-Sienne, en imposait tout autant que son mari.

Le silence enfin revenu, le fat remis à sa place, Lug reprit la parole :

— Eloïra, ici présente (en désignant la jeune femme qui se tenait en retrait), n'est absolument pas fautive des torts qu'on lui reproche. Car Barabal et Larkin ne sont pas ceux que vous croyez. Tous les six cents ans, une malédiction s'abat sur eux, et tous les six cents ans, les deux vieillards qu'ils sont retournent en enfance. C'est un cycle, une malédiction, et celle-ci doit maintenant être levée. Celle que j'ai désignée pour remédier à cela se trouve parmi nous : Eloïra !

Mouah ? couina l'intéressée, son joli visage affichant clairement sa stupéfaction, le menton tombant brusquement, comme prêt à se décrocher.

— Oui toi, acquiesça simplement Lug.



L'annonce du dieu n'avait pas seulement dérouté Eloïra, en fait, elle avait agi comme un assommoir sur l'ensemble du clan. Courageusement, la jeune femme prit sur elle en se disant que s'il fallait créer un charme pour briser une malédiction, le tour serait assez facilement réalisable. D'autant plus qu'elle n'était pas seule, sa famille l'aiderait certainement, tout comme la déité. Mais quel choc !

Barabal et Larkin pourquoi les avait-on maudits ? Qui avait fait cela ? Voilà que les questions revenaient au triple galop.

Eloïra posa un regard troublé sur les deux petits, et une vague de tendresse incommensurable lui traversa le corps en songeant à tous les chers souvenirs qui la liaient à ces êtres. Larkin et l'incorrigible Barabal elle leur devait tant ! Le savoir, la patience, les rires, et ces nombreux moments passés à concocter d'épouvantables potions avec sa « Baba » comme elle aimait surnommer la Seanmhair. Aujourd'hui, c'était à son tour de les choyer, de les aider, et elle réussirait !


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