Excerpt for La saga des enfants des dieux : 4 - Diane by , available in its entirety at Smashwords

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Spécial « Hors-série »

La saga des enfants des dieux :

4 - Diane























































Linda Saint Jalmes















La saga des enfants des dieux :

4 - Diane















Roman























































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© Linda Saint Jalmes

© CopyrightDepot.com2012

© Illustration de couverture : Martine Provost

ISBN : 9781717718457




www.lindasaintjalmesauteur.com















































Note de l'auteur







À la demande de nombreux fans, je me suis donc relancée avec joie dans l'écriture des histoires du clan Saint Clare… de son prequel !

Ici, nous repartons dans le temps pour apprendre comment Diane et Iain, grands-parents de Darren, ont fait connaissance. Du coup, ce quatrième roman aura réellement plus d'importance aux yeux des lecteurs qui auront lu les premiers tomes de la saga par avance.

Pour replacer le contexte, il faut se souvenir que Diane est une jeune femme de la noblesse anglaise, née en 1793 et qu'elle fut la première des dames du clan, bien avant Awena, à partir à la rencontre de son âme sœur, en utilisant le Cercle des Dieux.

Pour les clins d’œil aux fans, plusieurs prénoms ne seront pas écrits en gaélique écossais dans le roman.

Je remercie tout particulièrement mon comité de lecture et ma correctrice pour leurs nombreuses interventions qui m'ont fait souvent pouffer de rire, pour la grande connivence que nous entretenons depuis des années, alors merci à Thomas, Solange, Dyane, Chriss et ma petite rose noire Mélany.

Bonne lecture à toutes et tous, et merci pour votre chaleureuse fidélité.

































1

L'appel du destin





Londres, 26 novembre 1813, quartier de Mayfair



Oh ! Milady ! Mais où vous cachiez-vous ? Cela fait des heures que l'on vous cherche partout ! s'écria Mlle Anderson, gouvernante dans un premier temps, puis dame de compagnie de la jeune lady de Waldon.

L'interpellée sursauta, comme prise en faute, et tournoya sur elle-même dans un joyeux froufroutement de mousseline, tout en s'évertuant à dissimuler un volumineux objet derrière son dos, sous son opulente chevelure défaite couleur blé.

— Iseabal ! s'exclama-t-elle, avant de pousser un immense soupir et que ses paupières aux longs cils sombres et recourbés, l'espace d'un instant, ne se ferment de soulagement.

Mlle Anderson, un chignon raide poivre et sel bien ancré à l'arrière du crâne, la stature austère dans sa robe droite et simple de serge gris, s'avança d'un pas hésitant en dardant son regard ébahi sur le fouillis incroyable – et inaccoutumé – qui régnait dans les appartements de sa jeune maîtresse.

Celle-ci ne supportait pas le désordre, tout était d'ordinaire rangé à la perfection et aucun grain de poussière n'était perceptible sur les meubles fraîchement cirés par les femmes de chambre. Diane était dans ce domaine-là d'une maniaquerie excessive, presque maladive.

— Mon Dieu ! Mais que s'est-il passé ici ? On dirait qu'un ouragan a élu domicile dans vos appartements !

Diane rit, d'un riche son cristallin, sans plus cacher à sa dame de compagnie le vieux livre suranné qu'elle avait cherché à dissimuler.

— Je l'ai trouvé, Iseabal ! C'était de ce grimoire dont parlaient mes ancêtres écossaises dans leurs différents carnets !

Ce que voyait surtout Iseabal, c'étaient ces épouvantables toiles d'araignées emmêlées à la chevelure soyeuse – autrefois coiffée – de la jeune lady.

— Vous… Vous étiez encore dans cet horrible grenier ? demanda Mlle Anderson, sans pourtant une once de désapprobation dans la voix, plutôt un écœurement certain.

Diane leva ses immenses yeux noisette sur elle, un sourire se dessinant sur l'ourlet sensuel de ses lèvres couleur pêche, pour ensuite illuminer son visage délicat en forme de cœur et à la peau veloutée.

— Oui ! Et je l'ai trouvé ! souffla-t-elle émerveillée, un filet d'émotion à peine retenu dans ses mots.

Mlle Anderson lui retourna son sourire, en plus pincé, et malgré son dédain et sa peur des araignées, passa une main tendre sur les cheveux en désordre.

— Ma belle petite, je suis si heureuse que votre quête soit couronnée de succès. Mais voilà des heures que nous vous cherchons partout. Votre mère ne cesse de s'évanouir et M. le comte essaie de calmer Sa Seigneurie…

— Il est là ? s'offusqua Diane, le rouge lui montant subitement aux joues. J'ai pourtant annoncé à père et mère que je ne voulais plus le voir et qu'il était hors de question que je l'épouse !

« Il » n'était autre que le marquis de Wilshire. Un homme riche et influent de la noblesse anglaise, pair du royaume, et répugnant vieux monsieur. De plus, il avait presque le triple de l'âge de Diane qui venait de fêter ses vingt ans !

Elle ne put retenir la vision affreuse du marquis, repoussant, engoncé dans ses habits de satin, la sueur couvrant ses joues et son crâne dégarni, sans oublier ses mains fureteuses et son regard vicieux.

Un mauvais pressentiment déclencha un début de malaise et elle dut s'asseoir en toute hâte au bord de son lit.

— Milady, j'ai la triste nouvelle de devoir vous annoncer que vos parents et Sa Seigneurie ont conclu le mariage. Le marquis de Wilshire est venu apporter le Times où figurent la publication des bans et la date très prochaine de vos noces !

— Co… Comment ? suffoqua Diane, totalement stupéfaite, en posant son regard éperdu sur l'austère silhouette d'Iseabal qui était en fait à l'opposé de son apparence ; douce et tendre.

Les couleurs avaient déserté les joues de la jeune lady qui était soudain plus pâle que la mort.

Rompant toute forme de convenance, Iseabal s'élança en direction de Diane, prit place à ses côtés et l'attira d'un air protecteur tout contre elle, la berçant comme quand elle était enfant.

— Pourquoi ont-ils fait ça ? gémit Diane, retenant vaillamment ses larmes brûlantes. Suis-je si peu aimée que mes parents se moquent de me vendre à un être aussi répugnant que Wilshire ?

Iseabal ne put s'empêcher de rire, malgré la triste situation et s'attira un coup d’œil étonné de Diane.

— Oh ma belle princesse, murmura Iseabal, c'est à peu de choses près ce que je leur ai fait savoir ouvertement.

Diane s'écarta pour mieux observer celle qui avait toujours été une vraie mère pour elle.

— Vous avez osé ? Mais…

— Oui ! Et quel bienfait de pouvoir enfin dire ce que l'on a sur le cœur ! Sa Seigneurie est devenue aussi mauve qu'une aubergine, votre père a presque avalé sa langue, et pour une fois, Madame s'est réellement évanouie !

— Iseabal ! Mon Dieu ! Mais qu'avez-vous fait ? ! s'écria Diane, très inquiète pour sa seule véritable amie. Ils vont vouloir se venger, ne vous payeront pas vos gages de ce mois, et...

— Je suis remerciée ! lança Iseabal en redressant la nuque, son annonce claquant comme un coup de fouet aux oreilles de Diane. Ils me donnent le temps de réunir mes effets personnels et de quitter la demeure tout de suite après.

— Non ! s'insurgea Diane qui laissa fuser sa colère et sauta sur ses pieds, avant de faire des allées et venues sur le précieux tapis d'Aubusson, en se torturant nerveusement les doigts.

Iseabal écarquilla les yeux sous ses fins sourcils noirs. Décidément, le comportement de la lady parfaite qu'elle connaissait s'était considérablement altéré. Un fin sourire étira ses lèvres ; enfin, le côté volcanique, vivant du caractère de Diane prenait le dessus. La jeune femme se libérait de son carcan trop strict des convenances.

Iseabal pouvait s'en aller le cœur un peu moins lourd ; Diane en montrerait plus d'un à son futur mari, elle ne se laisserait pas dominer… à moins que celui-ci ne la brise net, d'un coup, et ne tue la flamme à peine née.

À ces pensées, le sourire d'Iseabal s'effaça et une sourde angoisse marqua ses traits.

— Je pars avec vous ! annonça brusquement Diane en venant se poster devant Mlle Anderson qui, heureusement, était encore assise, et qui serait tombée à la renverse s'il en avait été autrement.

— Vous n'y songez guère ! couina-t-elle, à mille lieues de son attitude digne de dame de compagnie.

— Oh que si ! lui retourna Diane, les yeux brillants et son joli visage affichant sa fougueuse détermination. Cela fait des mois que je projette de m'enfuir, reprit-elle, et que je fomente mon départ dans le plus grand secret.

— Mais… commença Iseabal, alors que Diane levait la main pour lui intimer le silence, et se réappropriait la parole :

— J'ai découvert grâce aux carnets de mes aïeules mes réelles origines. Que ce vieux coffre contenant toutes ces merveilles n'ait pas disparu depuis longtemps est un signe pour moi ! Tout cela m'attendait, j'en suis certaine maintenant, et il faut que j'écoute cette voix intérieure qui cherche à me guider. C'est en quelque sorte, l'appel du destin !

— Vous n'y songez pas sérieusement ! souffla Iseabal en se demandant sincèrement si la jeune lady n'avait pas perdu la tête.

— Mlle Anderson, mes aïeules sont natives des Highlands et se disaient elles-mêmes descendantes de bana-b… bana...

Bana-bhuidseach ! s'écria Iseabal en se levant brusquement du lit, comme si un serpent venait de lui mordre les fesses.

Diane la dévisagea de ses grands yeux intelligents et ouvrit la bouche sans pouvoir prononcer une parole. Sa dame de compagnie paraissait étrangement troublée.

— Milady, comme vous le savez, je suis également d'origine écossaise et ce que vous avancez signifierait que vous êtes affiliée aux plus puissantes sorcières des Highlands ! Et ce, seulement s'il s'avère qu'elles ont bien pu exister un jour !

— C'est exact et elles existent ! coupa Diane, en serrant ses deux mains pour essayer de juguler l'agitation qui montait en elle, et pour ne pas trépigner peu gracieusement sur place. Ce ne sont pas n'importe quelles sorcières, reprit-elle prestement, elles pratiquaient la magie blanche en communion avec les éléments et leurs Dieux ! Plusieurs Dieux ! s'exclama-t-elle encore. Vous en rendez-vous compte Iseabal ? Et tout cela, sous la seigneurie d'un laird, lui-même descendant d'une lignée d'hommes et de divinités !

— Milady… gémit Mlle Anderson, en s'asseyant pesamment sur le lit et en soutenant sa tête d'une main tremblante. Cela fait partie du folklore écossais, de nos mythes et légendes. Tout cela n'est pas réel !

— Si ! s'offusqua Diane, en marchant vivement dans la direction d'un tas de très vieux carnets, usés par le temps, à la limite de se désagréger tant ils paraissaient menacer ruine.

— Tout est consigné ici, continua Diane. Je les ai tous lus et j'ai enfin découvert LE grimoire contenant des formules et… la prophétie !

— Mon Dieu… souffla Iseabal, de plus en plus déroutée. Cependant, sa curiosité allait s'éveillant et prenait le dessus en entendant prononcer le mot « prophétie ».

Après tout, elle était écossaise, et les veillées d'autrefois l'avaient ouverte aux mondes mystérieux qui se profilaient à l'orée des légendes celtiques.

— De quelle prophétie parlez-vous ? chercha-t-elle à savoir.

— Ah ahhh ! s'esclaffa Diane, ne pouvant plus contenir son émoi et son intense état d'exaltation. Voilà… marmonna-t-elle en saisissant précautionneusement un vétuste grimoire, dont quelques bouts de pages s’émiettèrent, malgré la douceur dont elle faisait preuve en les tournant. Cette prophétie est destinée à un fils de clan… Les Saint Clare. Voici ce qu'elle révèle : 

« Il est une prophétie, écrite par la main même des Dieux, annoncée à nos plus anciens grands druides, apprise et contée à chaque nouvelle génération de Saint Clare, qui prédit la venue d'une femme exceptionnelle pour un remarquable chef de clan. Cette promise, l'élue, apportera dans son sillage force, prospérité, santé, et portera en son sein un laird d'une puissance jamais égalée : l'Enfant des Dieux. Celui-ci sera reconnaissable à une marque de naissance sur sa nuque. »

— Et ? s'enquit Iseabal.

— Et je suis certaine maintenant que c'est moi, cette promise ! J'en rêve depuis que je suis petite : un prince charmant m'attend, il m'appelle au travers des voiles du temps, il me prie de le rejoindre et…

Mlle Anderson secoua la tête avec consternation.

— Où le trouverez-vous ce… prince charmant ?

Diane cilla, repoussa une longue mèche blonde derrière son épaule et reposa soigneusement le grimoire près d'Iseabal sur le couvre-lit.

— Justement… c'est là que… euh... cela se complique.

Mlle Anderson ne put s'empêcher de grimacer.

Parce que toute cette histoire ne semblait déjà pas assez compliquée ?

Devant son mutisme, Diane reprit, toujours en bafouillant :

— Je dois… hum... voyager dans le temps, se dépêcha-t-elle de prononcer en faisant un geste rapide de la main, à la façon d'un oiseau prenant son envol.

Ce fut au tour d'Iseabal de battre des cils, avant de rire nerveusement, ce qui ne lui ressemblait guère.

Pffuuiitt… Comme ça ! souffla-t-elle en imitant le geste de sa maîtresse.

Diane hocha la tête tandis que ses joues s'empourpraient joliment.

— Un peu plus que comme ça, en fait. Il faut que je me tienne dans le cercle sacré du clan, sur leurs terres, et que je fasse le vœu d'être aux côtés de mon... Âme sœur. Là, les chemins du temps s'ouvriront et me conduiront vers lui !

— Quelle aventure ! Et cela ne vous fait pas peur de voyager de la sorte ? Et pourquoi devez-vous partir dans... le temps ?

Diane parut déconcertée un instant et afficha une moue trompeusement hardie.

— Non, j'essaye de ne pas y penser, et pour répondre à votre deuxième question, c'est simplement parce que c'est à l'époque des premiers écrits, en l'an 1341, que tout doit se passer. Pourquoi ? Je n'en sais pas plus.

— Simplement... Facile... Tout paraît faisable pour vous  ! grimaça Iseabal en secouant la tête et en se levant, son corps semblant brusquement empesé par un poids invisible.

Elle allait partir, rejoindre sa famille dans les Lowlands à Cairnryan, et laisser derrière elle ce bout de femme rêveur ?

Mon Dieu, non !

Au vu de la situation, il était clair que le vieux et pervers marquis de Wilshire briserait cette jolie fleur, aussi sûrement qu'il l'aurait fait d'une fragile brindille.

Iseabal prit sa décision dans l'instant, priant en silence pour que ce soit la bonne.

— Nous vous y emmènerons ! annonça-t-elle d'une voix déterminée.

L'étonnement et le soulagement s'affichèrent alternativement sur le visage de Diane, ses sourcils soyeux se soulevant de surprise alors que ses grands yeux noisette paraissaient s'illuminer de paillettes d'or.

— Nous ? souffla-t-elle.

— Mon mari et moi, marmonna Iseabal sans tenir compte du petit cri abasourdi de Diane. Monsieur Thompson et moi nous sommes unis en cachette il y a de cela une dizaine d'années. Nous avons agi ainsi en connaissance de cause, sachant que vos parents nous auraient remerciés séance tenante s'ils avaient appris la nouvelle.

Monsieur Thompson était le majordome de la famille Waldon. Cette information étourdit quelque peu Diane qui n'avait rien vu venir, et ne s'était jamais doutée de rien. Le couple avait réussi à tromper son monde jusqu'à ce jour !

Diane en fut incongrûment prise d'un fou rire.

Tous les obstacles qui se dressaient sur le chemin menant à sa destinée s'effondraient les uns après les autres, et un souffle euphorisant de liberté s'empara de tout son être.

Elle avait soudain envie de chanter, de danser, de crier son bonheur !

Elle allait réaliser ses rêves !

Diane rejoindrait son prince charmant, vivrait avec lui un amour absolu, et aurait beaucoup d'enfants... Comme dans les récentes parutions des contes des frères Grimm – Blanche Neige – ou ceux, plus anciens, de Charles Perrault – Cendrillon ou la petite pantoufle de verre –, qu'elle se fournissait, là encore, dans le plus grand secret de ses parents.

— Je ne sais vraiment pas comment nous procéderons, réfléchissait à haute voix Mlle Anderson en sortant Diane de ses songes aux senteurs de roses.

— Ne vous faites aucun souci ! J'ai un plan ! scanda cette dernière en se gaussant de la grimace qu'Iseabal n'avait pu s'empêcher de faire à l'écoute de ses dernières paroles.

— Que Dieu nous vienne en aide, gémit la dame de compagnie en allant vérifier que personne ne les espionnait derrière la porte de la chambre et en y donnant un tour de clef décisif avant de rejoindre sa maîtresse.

L'instant suivant, en bonne conspiratrice rassurée, elle revint sur ses pas et entraîna Diane vers une bergère style Louis XV qui faisait face à la cheminée, où elles s'assirent pour discuter en chuchotant et mettre au point leur évasion.

— Dites-moi tout, se lamenta presque Iseabal, tant elle avait peu confiance dans le « plan » de la jeune femme.

Ce que fit Diane, après avoir souri aux anges.











































2

La fuite





Cela faisait des mois, pour ne pas dire des années, que Diane fomentait patiemment son « évasion » et qu'elle se raccrochait mentalement à ce projet, pour ne pas sombrer dans le désenchantement d'une vie qui ne lui avait jamais appartenu.

Enfant, elle avait eu l'occasion de faire le songe d'un jour meilleur : ce feu follet d'espérance était né lors d'une énième escapade solitaire – tandis que ses parents étaient loin d'elle, la confiant à Mlle Anderson – au cours de laquelle elle avait trouvé une archaïque clef ouvragée cachée sous une pierre, parmi les ruines des remparts de leur vieux château familial, dans le comté de Cornwall.

L'antique forteresse avait été construite sur une de leurs propriétés sous le règne d'Édouard Ier, et avait été réaménagée un certain nombre de fois depuis, par les comtes successifs.

Diane avait aimé grandir en ces lieux où un passé quelque peu fantasmagorique se rappelait sans cesse à ses rêveries d'enfant, les alimentant d'images enchantées que le monde réel souffrît à lui donner.

Cette clef... mènerait à un trésor ! La petite Diane le pressentait !

Seulement voilà, où pouvait se situer ce trésor ?

Des années plus tard, le château subit les affres d'un violent incendie. Le peu d'objets de valeur, les restes d'effets personnels et souvenirs se trouvant dans une division des combles, partiellement épargnée, furent conduits dans la maison fraîchement construite du quartier de Mayfair, à Londres.

Endroit où les Waldon vivaient actuellement.

Diane, arrachée à ses racines, sa clef toujours enfouie dans une des poches de ses robes, chercha alors un nouveau refuge, et le grenier de cette vaste et récente demeure londonienne se vit rapidement octroyer ce titre.

La mélancolie, vicieuse compagne invisible, menaçait de la submerger... Jusqu'au jour où elle découvrit, dans le grenier de cet endroit, un coffre roussi par les flammes, cependant miraculeusement épargné, et fermé par un verrou de la même manufacture ouvragée que sa clef.

La similitude était trop belle ! Ce pouvait-il que le trésor, cherché de tout temps, puisse être simplement endormi dans cette malle ancienne ?

Le cœur battant la chamade, elle avait saisi la tige de métal, chaude à force d'être serrée dans sa paume, et l'avait engagée dans la fine serrure... qui s'ouvrit sans aucun problème.

De surprise émerveillée en béatitude, Diane trouva alors les carnets avec les mots calligraphiés de ses aïeules et son univers bascula au rythme de ses lectures nocturnes et silencieuses !

Grâce à ces calepins, tout devenait possible, comme changer de vie, et suivre son destin qui était irréfutablement ailleurs.

C'était de la folie !

Peut-être que toutes ces notes sur plus de trois générations, de 1341 à 1506, faisaient partie d'une vague illusion collective ? Et pourquoi les ascendances postérieures avaient-elles cessé d'écrire ?

Diane crut pouvoir répondre à ces questions en allant contempler le grand arbre généalogique de sa famille, reproduit sur le modèle biblique de l'Arbre de Jessé, comme le voulait la tradition au Moyen Âge.

Après les trois générations de ces femmes, Niahm, Rionnan et Rachelle, dont elle entendait presque les voix dans son esprit, tous les autres descendants avaient été des hommes. Le lien fort et magique s'était éteint à la naissance du premier mâle...

Et voilà que des siècles plus tard, cet immense secret lui était dévolu. Car... sur ses origines, secret il y avait, les mots des carnets le soulignaient presque à chaque page lue.

Oui, cela pouvait être une supercherie commune, l'envie d'autres femmes de son sang de s'évader d'un quotidien sombre et étouffant qui avait dû ressembler en tous points au sien d'après le vague à l'âme qui filtrait au travers des mots.

Rien qui toucherait la réalité...

Cependant, Diane souhaitait croire désespérément en ces bana-bhuidseach, ajouter foi en un avenir qui serait différent pour elle !

Elle ne voulait plus être cette petite lady effacée et si policée, que ses parents s'étaient évertués à créer pour un jour la vendre, lors d'une saison, à un noble fortuné, comme ils l'auraient fait d'une pouliche reproductrice.

La jeune femme ne serait plus leur chose soumise et docile qui suffoquait sous cette fausse image d'elle et qui avait de plus en plus de mal à montrer une indifférence affectée en entendant les siens discourir sur les manants pouilleux qui salissaient leur belle ville de Londres.

Si on les avait écoutés, tous ces pauvres gens auraient tout bonnement été exterminés !

Avaient-ils vu comme elle, ces enfants en haillons, chétifs, et souvent maladifs qui mendiaient un quignon de pain dans certains quartiers de la cité ? Et ces femmes faméliques, pour beaucoup de l'âge de Diane, voire plus jeunes, qui vendaient des oranges ou leur corps pour pouvoir survivre ne serait-ce qu'un jour de plus ?

Cette injustice due à la différence des classes sociales lui faisait horreur ! Et cela la rendait d'autant plus amère du fait qu'elle se savait les poings liés, dans l'incapacité de les aider.

Alors, oui !

Diane se raccrochait à ses chimères et avait économisé plus de mille livres en vue de sa fuite prochaine. Cela n'avait pas été si difficile, son comte de père lui donnant de l'argent pour faire des emplettes et ne vérifiant aucunement si celles-ci avaient été réalisées. Elle n'était qu'une brave tête vide après tout, au cerveau si petit qu'il ne pouvait fonctionner correctement, comme s'évertuaient à le dire de la gent féminine de nombreux médecins et savants !

Diane savait son temps compté... Ce qu'un malheureux événement vint confirmer : tout s'était déroulé le soir du grand bal donné par lady Warrigton dans sa belle demeure située à Piccadilly, en face de Hyde Park Corner. Juste avant le dîner, le comte de Waldon lui avait présenté l'immonde marquis de Wilshire. Ses yeux lubriques ne l'avaient plus quittée de la soirée, et elle n'avait pas tardé à apprendre que ce soir-là, il avait demandé sa main à son père.

Quelques jours plus tard, elle avait refusé. Oh... si piteusement, que le comte en avait ri quand il lui avait annoncé la requête du marquis, assis derrière son impeccable bureau de merisier lustré, dans son cabinet de travail où finissaient de s'évaporer des effluves âcres de cigare.

— Ne sois pas stupide ! avait ricané le comte de Waldon en contournant le meuble imposant pour tapoter le crâne de sa fille d'une chiquenaude moqueuse.

Et Diane s'était tue en arborant son masque de plus en plus pesant d'indifférence guindée, avait fait une courte révérence, et s'en était retournée vers sa chambre d'une démarche qu'elle espérait détachée.

Cela s’était passé le 10 novembre 1813, quelques jours avant son vingtième anniversaire.

Et depuis ce jour, Diane s'esquivait dès qu'elle le pouvait dans le grenier qui abritait le vieux coffre aux trésors insoupçonnés.

Elle connaissait désormais presque tout de ses origines et savait devoir trouver le grimoire des bana-bhuidseach qui la guiderait à l'endroit exact de son départ pour un autre monde... une autre époque !

Dans les bras aimants et tendres de son prince charmant !

C'est ainsi que le 26 novembre, après des heures de recherches infructueuses, après avoir fouillé dans tous les recoins accessibles de la vaste demeure familiale, elle s'était à nouveau tenue devant le grand coffre ouvragé, l'avait entièrement vidé sous le coup d'une impulsion subite, et avait découvert en son fond une petite trappe astucieusement dissimulée.

Retenant son souffle, elle l'avait ouverte et avait enfin aperçu le vieux grimoire.

Si fragile, si usé, que Diane avait mis un moment à s'en saisir. Un geste malheureux et tout serait parti en poussière.

Avidement, elle avait lu en suivant d'un doigt tremblant la calligraphie soignée des incantations magiques, et puis elle avait pris note de la prophétie !

Diane avait su immédiatement que cela la touchait de près et cette conviction la poussait encore plus à rejoindre son... clan.

Mais, où étaient ces terres ? Où devait-elle aller ? Les Highlands étaient si vastes !

Enfin, vers les dernières pages du grimoire, les informations tant attendues lui furent livrées : terres du clan Saint Clare, Loch of Yarrows, comté de Caithness.

Si loin de Londres !

Un instant, Diane en avait été dépitée, mais sa volonté était revenue et sa décision de partir au plus vite aussi.

Fébrilement, elle était retournée dans sa chambre mise sens dessus dessous par ses fouilles, et c'est là que Mlle Anderson l'avait retrouvée.

La douce folie de Diane avait failli la perdre. Heureusement, c'était Iseabal qui s'était tenue devant elle, et non... son père ou sa mère.

Tout s'était enchaîné si vite après… Et le plan était né !



Ce soir-là, Iseabal l'avait aidée à se changer, Diane avait une dernière fois endossé sa carapace de lady soumise et indifférente, pliée aux convenances, et avait rejoint ses parents, ainsi que le goujat à qui ils la livraient.

À combien d'occasions s'était-elle retenue de tirer la langue au marquis de Wilshire, de le pincer cruellement alors qu'il était assis à ses côtés sur une ottomane et posait sa grosse paume poisseuse de transpiration sur son genou, ou encore de se boucher le nez à chaque fois que les effluves de son haleine fétide l'incommodaient au point d'avoir envie de vomir ?

Ses dents étaient jaunes et pourries ! Brrr...

Diane se secoua mentalement pour revenir au moment présent, le pire était passé et en son for intérieur, elle exultait du coup d'éclat qui allait faire trembler la maisonnée tout entière et ferait de ses nobles et prétentieux parents, la risée de l'aristocratie anglaise.

Le plan était en cours...

Voilà deux jours que Thompson, le majordome, et Mlle Anderson, sa femme, étaient partis.

Au crépuscule du soir de ce 28 novembre, jour actuel, Diane les rejoindrait dans la rue jouxtant les jardins de la propriété.

Il n'y avait aucune crainte à avoir, elle réussirait à s'échapper facilement, car ses proches ne connaissaient rien des réelles humeurs et intentions de leur fille « dévouée ».

Le plus délicat, avait été de cacher ses effets et les malles contenant les précieux carnets de ses aïeules, dans l'ombre épaisse des hautes haies attenantes au mur du parc, près de la petite porte donnant vers l'extérieur. Plusieurs allées et venues nocturnes pour remplir ses malles, avaient été nécessaires, et toujours avec la peur au ventre.

Quant au grimoire, il ne quittait pas le sac qu'elle conservait consciencieusement auprès d'elle, Diane ayant besoin de le sentir, de le toucher, de savoir que grâce à lui, tout était désormais possible.

Il ne fallait pas que l'histoire des bana-bhuidseach soit laissée derrière elle, rien ne devait être oublié, tout devait partir avec elle ! Et puis, elle était dorénavant la gardienne des secrets !

Ce titre qu'elle s'était amusée à se donner traduisait sa joie et rendait difficile les moments où elle retrouvait les siens et devait se composer un état quasi léthargique.

Il était presque minuit et à une heure du matin, Diane serait en route vers sa destinée. Pour l'instant, elle se tenait dans sa chambre et énumérait dans sa tête les ultimes points cruciaux à accomplir avant de s'en aller :

— Lettre à père, fait ! Mille livres de plus pris dans son coffre, fait ! Lettre à l'immonde marquis de Wilshire, fait !

Sur ces dernières paroles prononcées à voix haute, Diane se mit à ricaner de manière peu flatteuse pour une demoiselle.

« Oh, si seulement je pouvais voir le visage pourceau du marquis se décomposer à la lecture de ma missive ! », songea-t-elle encore en pinçant les lèvres pour ne pas rire.

Il y était écrit d'une calligraphie fine et raffinée, quelques mots qui l'étaient un peu moins et ne lui ressemblaient guère :



« Cher marquis,



Allez donc poser vos gros doigts poisseux sur d'autres genoux. Soignez votre haleine aux effluves d'égouts malsains à l'aide d'une liqueur de menthe, bien que je doute sérieusement que la pauvre puisse agir et faire des miracles ! Changez aussi de tailleur ! Très cher, vous ressemblez à une baleine ainsi engoncé, et vous ne frisez plus le ridicule, vous en êtes devenu le roi !

Bien le bon vent d'une lady qui ne sera jamais vôtre et qui a eu le bon goût de fuir votre répugnante présence.

Diane, lady de Waldon »



Avec un air satisfait, Diane relut quand même, à la lueur vacillante d'une bougie, la missive destinée au comte de Waldon, son père :



« Père,



Mon cœur ne peut plus se taire d'un amour trop longtemps contenu et mon corps ne résiste pas à l'appel de ses sens.

Je suis éprise d'un valet de pied et nous avons résolu de nous enfuir à Gretna Green, pour nous unir dans ce lieu béni des Saints qui ne fait aucun cas de la différence des classes sociales.

Quand vous lirez cette lettre, je serai loin avec mon cher et tendre amant.

Je me suis permis de prélever une partie de ma dot dans votre coffre.

Mille livres sterling me semblent suffisantes pour la vie de bergère à laquelle je me destine avec bonheur. Oh, la joie de toucher la terre et de tondre les moutons pour leur laine et ensuite en confectionner des tissus qui habilleront vos petits-enfants, nombreux... mon amour et moi le souhaitons !

Votre fille aimante et dévouée qui sait à quel point vous l'approuverez.

Post-scriptum : j'ai reposé la clef du coffre dans votre pot à tabac, vous devriez faire attention père, cette cachette n'est point judicieuse.

Diane »



« Et pourquoi père ne m'approuverait-il pas ? », ironisa pensivement Diane en repliant soigneusement la missive et en se déplaçant à pas de loup dans la demeure endormie.

« Il aura l'occasion de faire plusieurs crises d'apoplexie avant d'atteindre Gretna Green, en compagnie de celui à qui il me destinait ! », songea-t-elle encore, amère, en arrivant dans le cabinet de travail du comte.

Les lettres disposées bien en évidence sur l'imposant bureau en merisier, elle s'en fut le long du couloir menant aux communs, ouvrit la porte d'un minuscule réduit sans fenêtre, et saisit la lourde cape – dissimulée peu de temps auparavant – qui la protégerait durant le voyage de la froidure hivernale.

Récupérant la bougie qu'elle avait posée sur une console du couloir, Diane reprit son chemin pour arriver dans les cuisines où régnaient un silence paisible et un reste d'odeur des plats qui avaient été proposés au repas du soir.

Pas ceux qu'elle avait eu le droit de manger et qui manquaient de goût, de saveur, de parfum, parce qu'en digne lady elle se devait de rentrer dans le plus serré des corsets, mais des mets riches que ses parents touchaient à peine et que les domestiques jetaient ensuite, car ils en avaient eu l'ordre. On ne resservait jamais deux fois la même chose !

Aucune présence de chien à la maison pour profiter de tout ce gâchis ! Et personne ne se risquait à enfreindre les ordres dans les cuisines, surtout pas les serviteurs soumis : les restes disparaissaient avec les ordures...

Tout cela ne toucherait plus Diane ! Elle partait !

Quiconque ne la connaissant pas, aurait pu l'accuser d'être une fille égoïste et sans cœur d'abandonner ainsi les siens.

Seulement, ils se seraient trompés !

Ses parents étaient des geôliers, cette splendide demeure sa prison où elle avait appris à force de tapes sur les doigts et sous le menton, à toujours se tenir droite et à suivre à la lettre les lois régies par les convenances.

D'amour, ces lieux et ses habitants en étaient dénués. Seule Iseabal lui avait apporté tendresse, caresses, et bras protecteurs. De quitter cet endroit, ne lui faisaient ni chaud ni froid.

C'était une délivrance et une question de survie...

Diane souffla la mèche de la bougie, couvrit ses blonds cheveux de la large capuche de sa cape, poussa le verrou de la porte et sortit dans la nuit qui se referma sur elle comme un épais manteau sombre.

Le premier croissant de lune dans un ciel nocturne limpide lui permit de se diriger dans le parc, sans se prendre les pieds dans une jardinière ou une bordure de sentier gravillonné. Le cœur de Diane battait la chamade sous le coup d'une brusque montée d'adrénaline et sa respiration rapide était expulsée en panaches blancs d'entre ses lèvres écloses.

Arrivée près des grandes haies, elle se faufila le long du mur et ouvrit la serrure du portillon menant sur la rue, où, à son immense soulagement, l'attendaient Iseabal et Robert Thompson, son mari.

Jusque-là, tout se déroulait sans anicroche !

— Iseabal ! ne put s'empêcher de s'écrier joyeusement Diane en sautant dans les bras tendus de Mlle Anderson – ou plutôt madame Thompson – qui la serra tendrement en retour.

— Faites donc plus de bruit ! Imaginez : être découverts sur le départ ! pesta Robert, l'ex-majordome, en se faufilant lui aussi le long du mur intérieur, derrière les haies, pour saisir les malles et effets de Diane et ensuite les charger sur un vieux coupé tracté par deux percherons qui avaient l'air de dormir sur place.

— Pardonnez-moi, s'excusa piteusement Diane. Où donc avez-vous pu louer cette voiture ? s'étonna-t-elle tout de suite après.

— Pas louée, nous l'avons achetée avec nos deniers ! la renseigna Robert, toujours d'un ton ronchonnant.

— Cela a dû vous coûter fortune ! s'indigna Diane, qui sentait la culpabilité envahir son esprit. Vous n'auriez jamais dû investir dans ce mode de transport, je suis une excellente cavalière et...

— Ne vous faites point de mal, milady, l'interrompit Iseabal en la guidant vers le marchepied déplié et la porte ouverte de la voiture. Nous l'aurions de toute façon achetée pour notre propre voyage. Nous ne sommes plus assez jeunes pour courir les sentiers à dos de montures.

Diane en fut quelque peu rassurée et décida mentalement que les deux mille livres qu'elle détenait iraient au couple dès qu'ils seraient arrivés à destination. Après tout, à l'époque où elle se rendait, cet argent ne lui serait plus d'aucune utilité !

— Merci, souffla-t-elle en faisant volte-face pour contempler ses deux amis. De tout cœur...

Robert baragouina quelques mots inintelligibles en hochant la tête et alla vérifier une dernière fois que toutes les malles étaient correctement harnachées sur le porte-bagages.

L'instant d'après, il donnait le signal de départ en s'installant à la place du cocher tout en prenant fermement les rênes dans ses mains. L'air bougon de l'ancien majordome fit un peu de peine à Diane, qui fronça les sourcils et s'adressa dans un murmure à Iseabal :

— Il ne semble pas heureux de me venir en aide, souffla-t-elle.

— C'est un homme, il est juste inquiet et réfléchit beaucoup trop ! la rassura Iseabal. Cependant, il est du même avis que moi et s'est fait un devoir de vous sortir des griffes du marquis de Wilshire. Ce triste sire a une très mauvaise réputation et d'après ce que nous avons récemment appris, a déjà été marié trois fois !

Diane la dévisagea d'un air déconcerté tandis qu'elles s'installaient sur les banquettes au cuir troué de la voiture, la lueur des lampadaires à gaz – nouvellement inaugurés sous la houlette de leur inventeur Frédéric-Albert Winsor– de la rue leur permettant de se distinguer chichement à l'intérieur de l'habitacle.

— J'aurais donc été sa quatrième épouse ? Je n'en avais pas connaissance, je le pensais vieux garçon ! Que sont devenues les... anciennes marquises ?

— Toutes mortes dans la fleur de l'âge, répondit lugubrement Iseabal. Chacune à la suite d'un accident et peu de temps après leurs noces. Robert soupçonne Sa Seigneurie d'avoir plus ou moins participé à ces « accidents ». Il dit également que c'est de ces mariages que viendrait la grande richesse du marquis. Fausse celle-là aussi, car l'homme est un joueur invétéré, et de fortune... il n'a en fait que des dettes !

Un doute sournois s'empara de Diane et la poussa à poser la question qui lui brûlait les lèvres :

— Père... était-il informé de cela ?

Une brusque secousse de la voiture sur les pavés de la route empêcha Iseabal de répondre tout de suite, et les deux femmes durent s'accrocher aux montants de l'habitacle.

— Oui, il le savait, dit enfin Iseabal dans un murmure attristé tout en baissant les yeux. Vous êtes le prix d'un jeu, ma douce. Monsieur le comte a joué et perdu aux cartes contre le marquis le soir du bal de lady Warrigton et... vous et votre dot en étaient l'enjeu. Robert tient cette information de source sûre.

La lame d'une dague invisible venait d'atteindre le cœur de Diane. Son père l'avait misée au jeu et l'avait perdue...

Ainsi, elle n’était définitivement rien aux yeux de son géniteur. Elle ne pleura pas, sembla se transformer en pierre, jusqu'à ce que d'autres paroles s'échappent de sa bouche en un souffle ténu :

— Et mère ?

Le long soupir d'Iseabal parla mieux que les mots.

Ainsi donc, sa propre mère l'avait elle aussi, d'une certaine manière, vendue.

Diane n'aurait dû éprouver aucune affliction à cette nouvelle divulgation, néanmoins, tel ne fut pas le cas. Elle se savait non aimée, non désirée, elle aurait dû être un fils, un héritier, mais n'était qu'une imposture aux yeux de ses créateurs.

Ils le lui avaient assez fait sentir, et le lui avaient fait payer, à chaque regard de consternation qu'ils posaient sur elle ou chaque soupir qu'ils poussaient dès qu'elle marchait dans leurs ombres.

Les monstres !

Quelle joie de les livrer au triste sort d'être la risée du beau monde quand celui-ci apprendrait qu'elle avait déshonoré sa famille en s'enfuyant pour se marier ! Cependant, la fulgurante douleur en son cœur ne pouvait être atténuée par cette revanche.

La blessure était profonde et mettrait certainement des années à s'effacer, si ce n'était toute une vie.

Un nouveau cahot plus important sur la route la fit presque tomber de la vétuste banquette et sa cape fourrée s'entrouvrit dans le mouvement, attirant l'attention d'Iseabal sur ses atours.

— Sapristi ! jura celle-ci en arrondissant les yeux avant de pincer ses lèvres déjà minces.

Jamais Diane n'avait entendu sa dame de compagnie blasphémer ainsi, elle l'excusa mentalement en mettant cela sur le compte de la tension nerveuse due à leur fuite.

— Que portez-vous là ? ! s'écria encore Iseabal en désignant de son menton pointu la délicate robe de taffetas bleu sous la lourde cape et les exquises chaussures en chevreau du même ton sur ses pieds fins qu'habillaient de magnifiques, mais futiles, bas de soie. Mais enfin, reprit madame Thompson, le voyage est long milady et le froid sera omniprésent ! À quoi pensiez-vous donc ? Nous ne pourrons guère nous arrêter dans les auberges pour nous réchauffer et nous sustenter avant Édimbourg si nous ne voulons pas attirer l'attention sur nous !

Diane eut l'impression d'être à nouveau une toute petite fille et malgré la basse température ambiante, sentit ses joues lui brûler plus que de mesure.

— Je suis confuse Iseabal, souffla-t-elle en baissant piteusement la tête. Je n'ai pu faire autrement, de peur d'être démasquée et prise au dernier moment, chercha-t-elle à se disculper. Père et mère auraient trouvé bizarre de me voir habillée de pied en cap comme pour affronter les froidures de l'hiver, ils auraient tout de suite soupçonné quelque chose et m'auraient enfermée dans ma chambre sous haute surveillance...

Iseabal leva la main en hochant la tête avec bienveillance.

— Vous avez bien agi. Cependant, reste le fait que ces pauvres briques chaudes et cette couverture rapiécée ne vous tiendront pas à l'abri du froid bien longtemps. Fi... nous nous serrerons l'une contre l'autre avant de grelotter et de nous transformer en statues de glace.

Alors qu'Iseabal continuait de parler, Diane se figea sur place et se mit à fouiller frénétiquement autour d'elle, avant de se jeter à quatre pattes sur le plancher du véhicule et de tâtonner désespérément dans le noir.

— Que faites-vous encore milady ? ! s'agaça Iseabal en poussant un petit cri tandis que Diane lui soulevait ses pieds bottés d'une poigne forte.

Il n'est pas là ! couina soudainement Diane, les derniers lampadaires montrant à intervalles réguliers la terreur qui s'était dessinée sur les beaux traits de la jeune femme.

— Calmez-vous, essaya de la tranquilliser Iseabal en posant une main sur son épaule tremblante, avant de manquer tomber et rejoindre sa maîtresse en perdant l'équilibre, alors que Diane s'étalait à nouveau sur le plancher oscillant.

— Mon sac contenant le grimoire ! Je l'ai laissé à la maison de Mayfair, nous devons absolument faire demi-tour pour que je puisse le récupérer !

— Vous n'y songez guère ? ! s'étouffa presque Iseabal en réussissant à réinstaller de force la jeune femme sur la banquette en face d'elle. Il nous est impossible de faire marche arrière maintenant ! C'est trop risqué ! Peut-être l'avez-vous mis dans une de vos malles ? Vous m'avez dit ne point le quitter...

— Je l'avais avec moi dans le bureau de père, lorsque j'ai disposé les lettres, je l'avais aussi quand je me suis dirigée vers le réduit... j'ai posé la bougie sur la console et... Oh mon Dieu ! s'écria Diane en sautant sur ses pieds et en s'étalant de tout son long comme la voiture tanguait dans un virage particulièrement sévère.

Le vacarme fut tel que Robert, du haut de sa place peu enviable de cocher, se mit à tambouriner de son poing sur le toit et gronda de sa forte voix si différente de celle feutrée du majordome qu'il avait été :

— Sacré bon sang ! Mais que faites-vous là-dedans ! Cessez de gigoter femmes, sinon, au prochain virage nous allons verser !

— Occupe-toi de la route Robert et je te fais la promesse que nous ne bougerons plus ! cria en retour Iseabal.

La voiture devait véritablement être très ancienne, car malgré les panneaux de bois qui séparaient les dames de l'ex-majordome, leurs oreilles ne furent pas à l'abri de tous les noms d'oiseaux dont il les invectiva.

Diane en aurait été tout ébranlée, si elle n'avait pas été autant affolée par la perte de son précieux livre.

— Iseabal...

— Non, pour notre bien à tous, nous ne retournerons pas chercher cet objet ! Êtes-vous certaine de l'avoir laissé dans le réduit ?

— Oui, se lamenta Diane en s'effondrant sur sa banquette qui dégagea des remugles de poussière qui ne demandaient qu'à s'échapper de leur abri suranné.

Elles en toussèrent toutes les deux et allèrent de concert baisser la vitre pour passer leurs têtes à l'extérieur du véhicule.

— Mère de Dieu, grommela encore Robert en jetant un coup d’œil vers les deux capuches battues par les vents de la vitesse et en se glissant prestement à l'opposé des femmes sur son siège, essayant par son poids de rééquilibrer le maudit coupé avant que ne se produise un terrible accident. Vous aurez notre mort à tous ! éructa-t-il en tenant ferment les rênes des chevaux. Si nous arrivons en entier au Loch of Yarrows, je promets d'aller tous les dimanches à la messe !

— Fi ! lança ironiquement la voix de sa femme, toujours le nez au grand air, je serai la reine de Saba le jour où cela adviendra !

— J'aimerais bien voir ça ! grommela Robert alors qu'Iseabal et Diane rentraient leurs têtes et refermaient la vitre pour s’asseoir en grelotant, obligeant encore une fois le pauvre cocher à bouger ses fesses pour rééquilibrer la voiture.

« Espérons que je n'aie pas à danser la gigue ainsi jusque dans les Highlands », baragouina-t-il encore pour lui même.

Tandis que monsieur Thompson continuait soit de pester, soit de prier silencieusement pour leur salut à tous, les deux femmes reprirent leur conversation là où elles l'avaient laissée, tout en cherchant à se réchauffer l'une et l'autre :

— Milady, le réduit est un endroit rarement fréquenté. Peu de domestiques, et encore moins vos parents, s'y rendent. De plus, ce grimoire ne vous est plus d'aucune utilité et croyez-vous, sincèrement, que même s'il venait à être découvert, quelqu'un puisse être assez fou pour accorder crédit à ce qu'il y a d'écrit ?

Diane en convint en son for intérieur, les paroles d'Iseabal ne manquaient pas de discernement. Néanmoins, être séparée de ce livre lui causait une nouvelle et terrible peine. Elle avait failli dans son rôle de gardienne des secrets.

Le vieux manuel serait, à n'en pas douter, détruit par le feu, car il contenait par trop d'incantations et en bons chrétiens, les personnes qui le trouveraient, penseraient obligatoirement au Malin.

Il fallait se faire une raison, continuer d'avancer, et Diane fit mentalement ses adieux au grimoire des ses aïeules.

— Avez-vous bien suivi le plan ?

La question d'Iseabal, où perçait une pointe d'inquiétude, vint interrompre les sombres songes de Diane qui redressa la tête pour essayer de la dévisager, sauf que de sa dame de compagnie, elle n’apercevait plus qu'une silhouette un peu plus claire dans l'obscurité ambiante, alors qu'ils quittaient Londres et se lançaient sur les grands chemins, direction plein nord.

— Oui, j'ai laissé une lettre à père l'informant que je prenais la fuite avec mon amant pour Gretna Green et j'ai ajouté que... l'élu de mon cœur était un valet de pied !

Madame Thompson éclata d'un rire franc et vivant qui fit sourire Diane et lui permit d'oublier momentanément son angoisse par rapport au vieux grimoire. Elle s'amusa ensuite à narrer haut et fort les mots qu'elle avait adressés au marquis de Wilshire.

Iseabal parut s'étouffer et pleurer de rire à la fois.

— Oh, ma douce ! souffla Iseabal entre deux crises d'hilarité. Vous me surprenez au plus haut point, jamais je n'aurais imaginé, voire espéré, que derrière votre allure si sage, pouvait se cacher une telle coquine ! Ce n'est que rendre la pareille à ceux qui ont agi dans votre dos et le marquis n'en mérite pas moins. Quant à votre père, connaissant son aversion vis-à-vis des classes inférieures, je dirais sans mentir que vous lui avez porté un magistral coup d'estocade !

À ces mots, Diane se sentit partagée en deux ; la fierté d'avoir montré au comte de Waldon combien il s'était trompé sur son compte, et un goût amer dû à une sorte de honte d'elle-même, car elle n'aimait pas régler le mal par le mal. Tout cela poussait au cercle vicieux, sans fin...

Néanmoins, elle reprit d'un ton léger :

— Père et le marquis de Wilshire vont se hâter vers le nord en direction de Gretna Green. Ils feront au plus court en passant par Northampton, Birmingham, pour remonter vers Preston et Carlisle. Tandis que nous, nous emprunterons la route vers le nord également, mais en longeant les côtes de la mer du Nord. Puis droit sur le comté de Caithness. Le temps qu'ils comprennent leur erreur, il sera trop tard pour m'atteindre.

— Vos proches se sont toujours trompés sur votre compte, murmura Iseabal en lui saisissant la main, n'étant pas dupe du ton léger employé par Diane. Vous êtes intelligente, une flamme vive qu'ils ont failli étouffer, une magnifique jeune femme au cœur pur et charitable.

Diane sentit des larmes d'émotion lui monter aux yeux, les mots d'Iseabal la bouleversaient.

Si seulement ses parents avaient été différents, que de belles et bonnes choses ils auraient faites ensemble !

Quelques instants plus tard, elle s'endormait sous le coup d'une intense fatigue, la tête ballottée contre la paroi de la voiture, et Iseabal se mit à songer à l'avenir qui s'annonçait pour lady de Waldon.

Robert et elle avaient économisé leurs gages en totalité depuis qu'ils étaient mariés et même avant, par peur d'être démasqués, et ils avaient réuni assez de livres pour assurer leur existence jusqu'à la fin de leurs jours. Même l'acquisition de cette vieille voiture et des chevaux n'avait pas égratigné leur pécule. Cependant, avec une jeune femme à charge, qu'ils feraient passer pour leur fille, et les besoins qui iraient de paire... ils seraient obligés de vivre un peu moins confortablement qu'ils ne le souhaitaient.

Iseabal se secoua mentalement, après tout, Diane se détacherait facilement de son train de vie qui l'oppressait et trouverait son bonheur dans la chaumière qu'ils avaient achetée dans le village de Cairnryan.

« Oui, la petite va enfin être heureuse, et nous serons là pour la chérir », songea tendrement Iseabal en fermant à son tour les paupières pour se laisser dériver vers le sommeil.

Car, il était clair pour elle, comme pour Robert, que le projet de Diane était voué à l'échec.

Pensez donc !

Voyager dans le temps pour tomber dans les bras d'un prince charmant qui serait l'Âme sœur de la jeune femme !

Diane irait sur les terres Saint Clare, ferait son vœu dans le Cercle sacré, et quand elle réaliserait que tout cela n'était, en fin de compte, que du vent... Eh bien, Iseabal et Robert seraient là pour consoler son chagrin et la choyer.

Ce n'était pas vraiment l'avenir que Diane espérait, mais elle serait heureuse ! Et au bout du compte, c'est là tout ce qui importait.







































3

Les terres Saint Clare





Après une dizaine de jours d'un voyage pénible, à parcourir plus de six cent cinquante-huit miles, jalonnés de petits accidents le long de leur itinéraire – une roue s'était brisée et avait été remplacée, les deux percherons fourbus avaient fini leur aventure dans une écurie après Édimbourg pour laisser la place à deux nouvelles montures plus jeunes et plus fringantes payées rubis sur l'ongle par lady de Waldon –, et de perte de temps dans une auberge non loin d'Inverkeithing où Diane fut saisie d'une indigestion causée – à n'en pas douter – par un repas avarié, le trio épuisé arriva enfin à destination.

Le temps leur avait au moins épargné la neige qui par miracle, malgré ce mois de décembre avancé, n'encombrait en rien les routes de terre battue et boueuses.

Cela faisait une heure qu'ils cahotaient sur les chemins appartenant au vaste domaine des Saint Clare et Diane restait muette, le nez collé à la vitre, en contemplant les plaines désolées où nulle forêt majestueuse, comme l'avaient décrite ses aïeules, ne venait perturber son champ de vision.

Les villages qu'ils avaient traversés paraissaient eux-mêmes désertés, à l'abandon. Diane avait d'ailleurs profité d'une halte dans une chaumière au toit effondré pour enlever ses chauds habits d'homme, qu'elle portait depuis des jours, et enfiler une tenue plus seyante à une dame. Elle était prête à payer le prix de la morsure du froid pour se présenter à son avantage devant son prince charmant de l'ancien temps.

Évidemment, Iseabal n'avait pas du tout apprécié ce renouveau de coquetterie, mais l'avait laissée faire, les lèvres pincées et le regard sévère.

— Nous arrivons au Loch of Yarrows ! les informa Robert du haut de son perchoir de cocher. De plus, j'aperçois des chaumières et un manoir aux cheminées fumantes ! s'écria-t-il encore joyeusement, l'idée de pouvoir se réchauffer le ragaillardissant grandement.

Même les chevaux parurent hennir de contentement et trottèrent de plus belle en faisant bringuebaler la vieille voiture qui gémissait plaintivement de fatigue.

Diane passa du côté gauche du coupé et posa son regard sur les maisons et le manoir que Robert venait de citer. Effectivement, l'endroit semblait habité et un peu plus loin, derrière les terres verglacées, apparaissaient le Loch of Yarrows et ses berges gelées.

Mais où était le Cercle sacré ? Les ancêtres de Diane le décrivaient dominant le sommet d'une colline proche du château...

Oui, mais voilà : nulle forteresse en vue, et une sorte de brouillard, tombant des hauteurs, ne laissait que deviner les pentes de ce qui pouvait être des élévations montagneuses.

De plus, comble de malchance, de lourds flocons commencèrent à percer le ciel pour danser jusqu'au sol, où ils s'amoncelèrent et formèrent rapidement un tapis d'une blancheur laiteuse.

— Il n'est pas encore midi, que voilà qu'il en paraît cinq heures de plus, marmonna Iseabal. Dieu soit loué, nous sommes arrivés ! lança-t-elle en se secouant et en affichant un beau sourire à l'intention de Diane.

Peine perdue, la jeune femme ne l'écoutait pas et ne la regardait pas. Elle était plongée dans sa contemplation et décontenancée de ne pas trouver le château médiéval protégé de ses douves et de ses remparts de pierres grises, en construction à l'époque du départ de la première bana-bhuidseach.

De tout ce qui avait été dévoilé, décrit dans les plus minutieux détails... il n'y avait rien.

Si... le Loch of Yarrows. Quelle piètre consolation !

La neige s'amassait de plus en plus sur la terre, étouffant les bruits des sabots des chevaux et des roues du vieux coupé. Tout paraissait soudainement feutré.

— Allons frapper à la porte du manoir ! suggéra Robert en ayant stoppé la voiture, sauté de son perchoir, et ouvert la portière du véhicule aux dames pour les aider à descendre en dépliant le marchepied et en leur donnant la main.

Diane grimaça en sentant ses pieds « décorés » de ses fines chaussures en chevreau, s'enfoncer dans la neige froide. Un long frisson glacial traversa tout son corps et la fit trembler violemment.

Robert s'inquiéta bien avant Iseabal qui contemplait ce qui l'entourait d'un air désolé :

— Milady, nous allons vous réchauffer ! Les gens du coin sont peut-être considérés comme des sauvages, ils sont néanmoins réputés pour leur accueil chaleureux, et de plus, je parle très bien le gàidhlig (Gaélique écossais), s'il en est besoin !

Iseabal, écoutant les derniers mots de son mari, acquiesça et poussa Diane vers l'entrée du manoir d'une chiquenaude sur les reins.

La dame de compagnie eut une mine triste en découvrant l'air déconfit de la jeune femme : voilà, le rêve commençait à s'effriter face à la dure réalité.

Ils n'avaient fait que quelques pas, que la porte s'ouvrit à la volée sur un homme de haute stature, la trentaine, si impressionnant de charisme et de force qu'ils auraient tous fait demi-tour sans le regard avenant qu'il posa sur eux tous.

— Qui va là ? demanda-t-il d'une voix de baryton à l'accent écossais et rocailleuse.

Avaient-ils l'air si « anglais » qu'il s'adresse spontanément à eux dans leur langue ?

— Euh... des visiteurs égarés, lança piteusement Iseabal en claquant des dents.

— Diane, lady de Waldon ! s'annonça clairement la jeune femme en abaissant sa capuche fourrée de sa tête pour se montrer à l'inconnu.

— Diane ! gronda aussitôt Iseabal, alors que Robert levait les yeux au ciel avant de baragouiner dans sa barbe quelque chose qui avait un rapport avec la stupidité de la gent féminine.

Cependant, l'homme ne faisait aucun cas de lui et de ses dires, ses prunelles d'un bleu océan étaient fixées sur Diane, qu'il dévisageait sans vergogne, un mince sourire se dessinant sur ses lèvres pleines.

Il resta un instant à détailler ses traits délicats, ses cheveux blonds ramenés en une seule natte posée sur son épaule, son beau visage altier en forme de cœur. Il fronça néanmoins les sourcils en apercevant ses habits par l'ouverture de la cape : une simple robe droite de taffetas vert, cintrée sous la poitrine par un bandeau de soie beige, et qui tombait en plissés impeccables sur... des pieds bleuis par le froid, nullement protégés par ces étranges chaussures d'apparat.

L'homme claqua de la langue d'un air contrarié et, alors que personne ne s'y attendait, brailla des ordres dans un patois guttural qui fit sursauter le trio grelottant.

— Que dit-il ? murmura Diane en direction de Robert tout en essayant de contrôler les frissons de son corps.

— Je n'ai pas tout compris, milady, lui répondit l'ex-majordome sur le même ton. Je crois qu'il appelle son clan pour : « guider la première dame sur les pierres divines » ? !

Naye, rétorqua le bel homme, ses cheveux mi longs et bruns encadrant son rude, mais plaisant visage. Ce n'est pas tout à fait ça, mes mots disaient : pour escorter notre première dame au Cercle des Dieux, à la ronde des pierres levées.

Puis, s'approchant de Diane et la jaugeant de sa hauteur, il plaça son poing droit sur le cœur, et la salua révérencieusement :

— Milady, je me présente : Ronauld, gardien des terres Saint Clare, et le Leabhar an ùine (Livre du temps, grimoire magique) nous a prévenus de votre arrivée.

Déjà, tout autour d'eux, des chaumières et du manoir, apparaissaient d'autres personnes, femmes et hommes qui pour les premières ajoutèrent des capes chaudes sur les épaules des visiteurs et leur firent boire une soupe épaisse de légumes et de pain, et qui, pour les seconds, se saisirent des effets de Diane pour ensuite prendre la direction d'un chemin qui se perdait dans la brume et la neige.

Mais que se passait-il ? Ces gens se comportaient comme s'ils suivaient un plan d'action longuement répété d'avance.

— Je... ne comprends pas ? ! s'écria Diane, en marchant dans les pas du cortège incongru, celui qui s'était présenté comme Ronauld la guidant d'une poigne assurée sur le coude.

Le couple Thompson les talonnait, se collant presque à eux dans un geste purement protecteur vis-à-vis de la jeune femme.

— Je n'ai prévenu personne de mon arrivée et je ne connais pas votre ami, le Labar...

Leabhar an ùine, coupa sans brusquerie Ronauld, en la maintenant plus fermement pour l'empêcher de glisser. Lui vous connaît, continua-t-il d'un ton mystérieux en souriant à nouveau.

Dieu ! Le gardien du domaine Saint Clare était tout simplement magnifique ! Si Diane n'avait pas été si persuadée qu'elle dût se déplacer dans le temps pour retrouver son « prince charmant », ce serait pour Ronauld que son cœur se serait entiché.

Les yeux bleus de l'homme s'illuminèrent de malice, comme s'il avait perçu les pensées de Diane, et s'amusant visiblement de plus belle, il reprit :

— Nous ne pouvons attendre de faire plus ample connaissance, car il est écrit que le voyage doit se faire dès votre arrivée au domaine.

— Oh ! Robert, regarde ! s'étrangla Iseabal en se figeant telle une statue tandis que son mari et Diane, intrigués, se tournaient dans la direction que le doigt tendu d'Iseabal indiquait.

Diane en retint son souffle !

Là, droit devant eux, alors que les premières personnes du cortège s'avançaient vers ce qui s'avérait être la pente ascendante d'une colline, la neige, d'elle-même, se poussait et se tassait pour laisser place à un chemin sous leurs pieds. Un autre fait étrange se produisait : la brume se dissipait et se façonnait autour d'eux à l'instar d'un tunnel creusé dans une montagne.

La magie opérait en ces lieux !

Cette constatation explosa dans l'esprit de Diane, elle avait donc raison, ses aïeules étaient de véritables sorcières blanches !


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